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premier rôle, en me mettant à la tête de la populace et des mauvais sujets. Toutes les apparences étaient contre moi ; aussi je pressai mes dispositions pour tâcher de réussir promptement dans mon entreprise. Je me bornais à répoudre à toutes les questions qu'on me faisait, que Ton entendrait parler de moi dans quelques jours.
Enfin, arrive ce jour que j’attendais avec tant d’impatience. A dix heures du matin, toute la bande devait se trouver chez moi, et personne ne paraissait encore. Je craignais toujours qu’on eût deviné mon secret, lorsqu’un instant après, j’eus le plaisir de voir entrer dans ma chambre quarante-cinq individus, le sous-officier et les deux députés à la tète.
Il est bon de dire que j’avais trouvé le moyen, sans que personne le sût, de faire placer, dès le matin, dans mon logement, une compagnie de grenadiers, qui devaient entrer par trois portes, à mon signal, dans le salon où je recevrais tous mes mauvais sujets*.
Aussitôt qu’ils furent entrés, je les lis ranger par classe : les déserteurs ensemble, les forçats, idem, et les condamnés aux travaux publics. J’entrai ensuite dans mon cabinet; je donnai le signal, et, sur-le-champ, tous mes grenadiers entrèrent par les trois portes, se saisirent de la totalité de la bande et les conduisirent, savoir : les forçats, aux galères; les condamnés aux travaux publics, où se trouvait leur établissement, et les déserteurs, au général vénitien Grimaldi.
Ce fut alors que la surprise devint générale. Les ofli-
' C’est par une habileté semblable que, dôs ses débuts de commandant, il avait amené quelques mauvais soldats à se trahir eux-mêmes. Ce sont des moyens dont l’emploi étonnerait m,oins de la part d’un chef de police, ou même d’un juge d’instruction, que de la part d’un soldat. Mais les limites de ce qui se concilie avec la délicatesse sont, en toute stratégie, malaisées à déterminer.
ciers qui se trouvaient dans ma chambre me regardaient sans savoir que dire ni penser d'un événement aussi inattendu. Cette nouvelle s’étant aussitôt répandue dans Corfou, c’était à qui viendrait me féliciter d’avoir conçu et réussi à exécuter le projët aussi simple que hardi de purger en peu de temps leur pays, sans la moindre effusion de sang. M. le général gouverneur, toutes les administrations en corps et les principaux habitants me complimentèrent'. J’étais enfin regardé comme le héros de l’ile ; chacun voulait savoir mon nom et demandait à me voir.
Le plaisir que j’éprouvai d’avoir rendu ce service aux tranquilles habitants de Corfou fut ma seule récompense, et me dédommagea amplement de l'opinion défavorable et des craintes que les apparences de ma conduite leur avaient d'abord inspirées.
Je fis donner un congé au sous-officier qui m’avait été fidèle, et je le renvoyai à Toulon, satisfait.
Après cette bonne expédition, une autre affaire attira toute mon attention.
Le gouvernement français fit l’envoi à Corfou d’une somme de 200,000 francs, pour servir à payer trois mois de solde aux troupes, et à ^approvisionnement de la place. Il était arrivé, en même temps, un payeur, un inspecteur des vivres et un garde-magadn 2.
* Ces marques de gratitude sont à ajouter au témoignage rendu à la bonne tenue, à la modération, à la conduite conciliante des Français à Corfou, par des écrivains de toute nation, et en particulier par l’Italien Botta, peu indulgent pour la France. 11 déclare que Corfou jouit alors d’une sécurité qu’elle n’avait jamais connue; et la 79e est spécialement l’objet de ces éloges. Nulle part les Français ne répondirent mieux aux espérances que mettaient en eux les peuples depuis 1792, et qui, sur la côte voisine, inspiraient Rhigas et réveillaient la Grèce.
L’annexion des Sept Iles à la France par le traité de Campo-Formio fut proclamée par Gentili, le 11 brumaire (1er novembre).
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Au lieu de trois mois de solde qui étaient annoncés par l’ordre de l’armée, on n’en paya qu’un aux officiers et aux soldats. J’eu fis ma plainte à M. le général Gentili qui me répondit qu’on attendait de nouveaux fonds, et m’engagea à prendre patience.
Je ne tardai pas à être instruit par plusieurs officiers de la garnison qu’il paraissait constant qu’une somme de 75,000 francs avait été partagée entre trois ou quatre individus; le chef de bataillon Darbois, faisant fonction de chef de l’état-major de la division, l’inspecteur, le payeur et le garde-magasin; qu’il était d’autant plus facile de s’en apercevoir que ces messieurs faisaient depuis quelque temps des dépenses un peu trop fortes. J’en référai aussitôt à M. le général Gentili, brave vieillard et infirme1, qui fut assez faible pour croire son chef d’état-major incapable d’avoir pris part à une pareille friponnerie.
Le lendemain de mon rapport, le général s’embarqua pour aller visiter les îles de Céphalonie 2, Zaute, Preveza, etc., etc., dépendantes de son gouvernement, à l'effet d’y installer les nouvelles autorités. Pendant son absence, qui dura quinze jours, j’eus le temps de prendre tous les renseignements qui m’étaient nécessaires pour me convaincre de la réalité de ce vol. J’accueillis les réclamations des officiers de la garnison avec d’autant plus d’intérêt qu’il s’agissait de venir à leur secours dans un moment où ils avaient le plus grand besoin de leur solde, et de démasquer les principaux
1 II était atïaibli par les infirmités plus que par Page, ayant cinquante et un ans, et demandait un successeur.
* C’est par Céphalonie qu'il commença, et c’est de là qu'il adressa à Bonaparte son premier rapport sur cette tournée, qu'il annonçait devoir durer quarante jours (daté du 23 thermidor, 10 août).
6't MÉMOIRES RU G fi N K 1\ AL GO R ART
coupables des dilapidations qui venaient de se commettre.
L’inspecteur aux vivres et le payeur, craignant avec raison les suites de mes recherches, s’évadèrent en profitant d’un trabacolo qui se rendait à Otrante. Je fis subir un interrogatoire au garde-magasin qui avait eu une petite part au gâteau. Ses réponses confirmèrent nos soupçons. J’adressai en conséquence mes plaintes au Gouvernement, avec les pièces qui prouvaient la culpabilité des administrateurs et du chef d’état-major, et, au retour de M. le général Gentili , je fus, avec mon corps d’ofiiciers, lui faire le rapport circonstancié des preuves que j’avais recueillies sur l’existence du vol, et lui demander l’arrestation de son chef d’état-major.
Ce dernier, furieux de se voir ainsi découvert, sans pouvoir récriminer ses torts, voulut se servir de l’intérêt du général pour nous faire regarder comme un rassemblement contraire aux lois ; mais ses prétentions n’étaient plus de saison, et, au moyen que j’offris au général un de mes chefs de bataillon pour le remplacer près de lui dans les fonctions de chef d’état-major, j’obtins que, dès le lendemain, il serait renvoyé et embarqué sur un bâtiment marchand, qui devait faire voile pour Naples.
J’offris également de braves officiers très intelligents pour remplacer l’inspecteur et le payeur, qui étaient évadés, de manière que ces différents services n’en allèrent que plus rondement.
Après le départ des trois principaux coupables, je reçus du Gouvernement l’ordre de les faire arrêter et conduire jusqu’à Paris b
1 Les dépêches sur le dénuement des troupes et de la marine aux Iles du Levant sont nombreuses en frimaire, nivôse, ventôse (novembre-
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M. le général de division Chabot arriva ensuite1 pour prendre le commandement eu remplacement de M. le général Gentili.
février), et Villemanzy, ordonnateur en chef de l'armée d'Italie, dans un rapport à Brune, général en chef (4 floréal, 23 avril) sur la situation de la garnison de Corfou, fait observer qu'il n’a été rendu aucun compte de gestion à Corfou, et qu'on doit des sommes considérables aux entrepreneurs.
' Il arriva à Corfou, le 1er nivôse an VI (21 décembre 1797) avec la 6e demi-brigade et le 1er bataillon d^e la 79e. Les deux bataillons qui s'y trouvaient comptaient 1,910 hommes, le 10 nivôse, et la demibrigade entière 2,435 hommes.
La 6e et la 79e formèrent de nouveau une brigade sous le général C'illaud de Salcette.
B.UiOX GODAnT.