CHAPITRE IV
ITALIE ET CORFOU
(janvier 1797-janvier 1798)
Du Rliin à Milan. — La 79e reconstituée à Besançon. — Son insoumission domptée par Godart, à Milan. — A Leoben et à Brück. — Revue devant Bonaparte qui remarque Godart. — Godart dénoncé au général Sérurier par ses olficiers pour sa sévérité, ses exactions et son humble origine. — A Venise. — A Corfou sous le général Gentili. — Bande de brigands attirée et dissoute par Godart. — Popularité de Godart et de la 79e demi-brigade. — Concussionnaires dénoncés et convaincus par Godart. — Le général Chabot succède à Gentili.
Après la reddition de Kehl ', je reçus l'ordre de me rendre en Italie 2. A mon passage à Besançon, la 893 demi-brigade bis et le 7e bataillon de la Charente furent incorporés dans mon régiment 3. De là je continuai ma route en passant par Bourg, Chambéry, Lans-le-Bourg, le Mont-Cenis, Novaleze, Suse, Turin, Verceil et Milan où je reçus des effets \
1 Le 20 nivôse (9 janvier). Parmi les défenseurs de Kehl, il y eut des hommes de la 79e, comme le caporal Calmain déjà blessé à Huningue, et qui reçut à Kehl une seconde blessure.
Là furent bien des généraux sous les ordres de qui s’est trouvé Godard à différentes époques : Gouvion Saint-Cyr partageant avec Desaix la direction de la défense ; Tharreau, Montrichard, Decaen, généraux de brigade; Molitor, Gudin, Ramel, adjudants-généraux.
2 V. AG, aux notes.
3 V. AH, aux notes.
* V. AI, aux notes
ITALIE ET CORFOU
Le jour que je devais partir de Milau pour me rendre à Bassano, mes soldats, qui s'étaient attendus à recevoir
leur solde, ne l’ayant pas touchée, refusèrent d’abord de marcher et même d’obéir à mon commandement. J’employai les voies de la douceur et les promesses; mais je ne pouvais rien obtenir. Je m’adressai aux grenadiers qui ne me firent aucune réponse. Alors, voyant cette obstination générale, je mis pied à terre, je plaçai les ofliciers et sous-olliciers à côté du premier rang de grenadiers; je me plaçai moi-même au troisième rang avec mes adjudants, et je menaçai que le premier
qui n’obéirait, point, à mon commandement, j’allais lu. passer mon épée à travers le corps *. Je commandai à l'instant: «Parle flanc droit! » Ce lut exécuté. «Pas accéléré, marche ! » Les tambours battent, et voilà mes grenadiers en mouvement. Je fus ensuite à la première compagnie de fusiliers. J'ordonnai au capitaine de faire ses commandements et d’enlever sa compagnie, ce qui fut fait, et ainsi de suite les autres compagnies du premier bataillon. Le deuxième bataillon suivit le premier, et toute la route se lit sans murmure et dans le meilleur ordre possible; ce qui prouve que la fermeté dans des circonstances semblables commande souvent aux événements.
Je restai à peu près quinze jours à Bassano1 2 3, d’où je partis pour me rendre à marches forcées à Léoben, avec deux de mes bataillons le troisième ayant été détaché, sous le commandement du -chef de bataillon Tréboutte, dans le Comtat d’Avignon, pour y rétablir la
1 Ce fait est attribué à Bernadotte par la plupart de ses biographes et par le fameux Sarasin. Avec Bernadotte, c’est de tout le gros de son corps d’armée, ayant en tète la 30e demi-brigade, qu’il s’agit. Du reste la 79<i n’était pas encore à Milan quand Bernadotte en partit.
Cela prouve que le procédé fut employé plus d’une fois. Nous verrons Godart y recourir une seconde fois en Bretagne.
Les réclamations de solde furent fréquentes alors. Je ne parlerai pas de la 89° et de la 106e refusant de marcher à la défense de la tête du pont d'Huningue, parce qu’on ne leur donnait pas de souliers (nivôse, décembre 1796-janvier 1797). Mais, au départ pour l’Italie, deux mois de solde étaient dus; et, dans la marche, le 23e se mutina à Chambéry.
2 L’arrivée à Vérone fut le 22, le départ pour Bassano le 26. Le 23, l’allemand Merck attaché à la 79e arriva avec son détachement à Milan.
La 79e fut attachée à la division de Baraguay-d'Hilliers, mais avec défense à celui-ci de la déplacer à moins de nécessité absolue : elle devait surveiller les gorges de la Brent.a (dépêche de Berthier à Joubert, du 23 ventôse). Aussi, quand Baraguay-d’Hilliers marcha pour coopérer avec Joubert dans le Tyrol, elle ne bougea pas.
3 V. AJ, aux notes.
ITALIE ET COHEOU
tranquillité troublée par des compagnies organisées sous la dénomination de Compagnies de Jésus '.
Je ue fis qu'une halte de trois heures à Léoben pour y prendre des vivres, et je me rendis à Brück où je restai
huit jours. Pendant ce temps la paix fut signée entre l’Autriche et la France 2.
L’armée dut partir pour revenir en Italie. Deux jours avant de nous mettre en route, le général en chef Bonaparte fit manœuvrer la division du général Sérurier, dont je faisais partie, en présence des plénipotentiaires autrichiens. Entre autres manœuvres, le
1 Altération ordinaire du nom de la Compagnie de Jéhu, ou de vengeurs des excès révolutionnaires par d’autres excès. Les troubles des départements des Basses-Alpes, de Vaucluse, de Rhône-et- Loire occupaient beaucoup Kellermann, général de l'armée des Alpes. Il aurait voulu, au passage de la 79e, la retenir et l’envoyer à Lyon. Le 1er bataillon avait été envoyé à Avignon pour assurer l’ordre pendant les élections.
Pendant sa marche sur Léoben, Godart adressa, de Conegliano (15 germinal, 4 avril), à Berthier la demande que son premier bataillon et la compagnie auxiliaire rejoignissent le corps.
5 V. AK, aux notes.
général eu chef ordonna la formation en colonne, par divisions, sur un des bataillons du centre en masse, la droite en tête. Les mouvements furent exécutés avec confusion, notamment à la réserve dont je faisais partie. J'observai à mon général de brigade Charton qu’il était facile de rectifier l’erreur; il ne m'écouta point. Le général chef de l’état-major général Berthier vint lui ordonner de rectifier son mouvement. Il suffisait de commander par le liane droit et par file à gauche, à tonte la colonne, et de prendre notre direction sur la gauche de la division ; ce que le général ne voulut point faire, de sorte que nous présentions notre front sur le flanc de la division au lieu d’y arriver par le flanc; aussi, en arrivant sur le terrain, ce fut un désordre à ne plus s’y reconnaître. Le général de brigade qui avait commandé cette fausse manœuvre, ne sachant plus comment s’y prendre, me chargea de la rectifier, ce dont je m’occupais lorsque plus de quinze officiers d’étatmajor venant à nos trousses nous transmettre ordre sur ordre, chacun à leur manière, m’arrêtèrent dans mon opération.
Le général en chef Bonaparte réunit auprès de lui tous les généraux et colonels pour leur témoigner son mécontentement. Il me demanda les causes qui avaient donné lieu aux fautes commises dans la manœuvre par plusieurs colonels, et notamment par mon général de brigade. Ne voulant pas compromettre ces messieurs, je crus ne pouvoir mieux répondre qu’en attribuant la faute à quelque officier d’état-major qui avait mal rapporté les ordres b
' Bonaparte témoigna son mécontentement dans un ordre du jour, où en exprimant de la satisfaction aux soldats, il constatait l'insuffisance des officiers supérieurs.
ITALIE ET GORFOU
Le lendemain de cette grande manœuvre, je partis avec mon régiment pour Gratz, et me dirigeai par Laybach sur Venise.
Dans ce voyage, je fus encore dénoncé, avec mes trois chefs de bataillon par trente de mes officiers. Vingt autres protestèrent contre cette dénonciation. Voici le fait :
A mon arrivée à Gratz, j’avais reçu l’ordre positif de bivouaquer hors de la ville, et de n’y laisser aller qui que ce soit de mon régiment. M’étant aperçu que plusieurs officiers, malgré cette défense, s’étaient absentés, j’en fis faire l’appel par l’adjudant-major, et je me convainquis que cinq d'entre eux étaient allés en ville.
Cet appel, que j’avais cru devoir faire, et auquel je ne voulais pourtant point donner grande suite, occasionna beaucoup de murmures parmi les officiers, et donna lieu à me dénoncer :
1° Comme prenant une mesure trop rigoureuse envers des officiers (L’appel n’était que de circonstance, et puis je savais trop bien à qui j’avais affaire pour ne pas agir ainsi) ;
2° Comme m’étant approprié vingt chevaux que j’avais requis dans le comté de Klagenfurt pour transporter mes bagages (Depuis vingt jours j’avais fait rendre ces v’iugt chevaux à l’état-major de la division, et j’en avais retiré un reçu) ;
Le général Charton fut mis à la suite de la division pour cause d’ininstruction.
La 6e demi-brigade surtout laissait à désirer pour la tenue, l’.application et la conduite d’un certain nombre de ses officiers.
Quant à la 79e, elle manquait d’une grande partie de ses officiers, comme Godart l’avait fait observer dans sa lettre à Berthier, quelques jours auparavant.
1 Le bataillon détaché sur Avignon n’avait pourtant pas rejoint. Mais le quartier-maître avait rang de chef de bataillon.
ITALIE ET CORFOU
3° Que, dans un certain gîte, je n’avais point payé ma dépense (Je me trouvais logé dans ce gîte avec les officiers de l’état-major, dans une seule maison où nous soupâmes. Le lendemain matin, avant le départ, un adjudant-major me dit que ses bottes lui avaient été volées par des personnes qui y étaient attachées. Je crus ne pouvoir faire autrement que d’en retenir la valeur sur le compte de notre dépense) ;
4° Que je n’étais enfin que d’une naissance très médiocre, lils d’un mauvais bourgeois, manquant absolument de littérature et incapable d’occuper le poste honorable de chef de brigade. (Il est vrai que mou père n'était point riche ni noble ; mais il a toujours fait honneur à sa maison, et était connu pour honnête homme dans tout le pays. Quant à moi, si je n’avais point reçu toute l’éducation qui convenait à mon état, je n’eu étais pas moins parvenu, à force de travail, de zèle et de fermeté, à former un brave régiment et à lui en donner la réputation).
Un de mes chefs de bataillon était dénoncé pour avoir soi-disant vendu la cloche d’une chapelle, dans la vallée de Bassano ;
Les deux autres pour quelques autres vilénies à peu près semblables.
Cette dénonciation avait été dirigée par trois officiers que j’avais, pour leurs propos, été forcé de mettre aux arrêts de rigueur, à notre départ de Gratz, et avait été remise à M. le général de division Sérurier, qui me fit appeler pour m’eu donner connaissance.
11 ne fut pas difficile de réfuter complètement les calomnies que renfermait cet écrit, et de prouver qu’il n’avait été dicté que par un esprit de pure vengeance. Je demandai en conséquence au général Sérurier que
ces trois olliciers lussent traduits à un conseil de guerre:
1° Pour avoir dénoncé leurs chefs pour des délits qui n'existaient point; 2° comme étant chefs de rassemblement.
Ma plainte fut accueillie et remise, dès le même jour, à un capitaine-rapporteur. L’instruction de leur procédure était sur le point d’ètre terminée, lorsque je reçus l’ordre d’aller à Venise.
Le général de division me fit remettre les trois officiers détenus, ainsi que les pièces à leur charge. Je les fis escorter le long de la route par une garde de dix hommes, marchant à deux cents pas derrière mon régiment.
Arrivé à Venise1, je reçus l’ordre du général Baraguay-d’Hilliers, gouverneur, de reuvoyerces trois accusés à Udine, où se trouvait l’état-major de la division dont j’avais fait partie, afin d’y être jugés.
Je restai une vingtaine de jours dans Venise. Ensuite l’on m’ordonna de m’embarquer avec mon régiment2 pour me rendre à Corfou. Nous fûmes seize jours en mer, etnousdébarquàmes, lelO messidor anV3, à Corfou. Les troupes qui composaient l’expédition étaient commandées par le général de division Gentili, et devaient s’emparer des îles du Levant, appartenant jadis aux Vénitiens.
< V. AL, aux notes.
2 Le 25 prairial (13 juin). C’était encore comme alliés de Venise qu'on allait à Corfou. L’expédition dut se composer de 1,500 Français et 600 Italiens.
Les Français étaient presque tous de la 79% dont l’effectif total était de 2,683 hommes. Venait ensuite la 3° demi-brigade (ou légion) de la République cisalpine ; enfin des détachements d’artillerie et de sapeurs.
3 Le 28 juin. Après une traversée ralentie par les mauvais temps, on arriva le matin dans le canal de Corfou, et on débarqua à quatre heures du soir. On occupa la citadelle et les établissements de la marine, et on organisa une municipalité. La division militaire du Levant fut une des neuf divisions de l’armée d’Italie.
ITALIE ET CORFOU
Le général gouverneur me désigna, dès notre arrivée, commandant de la place de Corfou et de toute l'ile, qui renfermait à peu près douze cadres de régiments vénitiens, ayant plutôt l’air de vétérans que de soldats, ainsi que quatre à cinq cents Esclavons, ressemblant à des barbares'.
Je devais ménager toutes ces troupes pour éviter toute espèce de rixe. Il me fallut aussi chercher à gagner la confiance des différentes autorités vénitiennes, tant civiles que militaires. Je fis en conséquence maintenir la plus grande discipline parmi nos troupes. Je m’abouchai avec les personnes le plus en crédit du pays pour obtenir des renseignements qu’il m’importait de connaître sur l’ile.
J’appris qu’une bande de déserteurs vénitiens, de for çats et de condamnés aux travaux publics, existait dans l’intérieur de l’ile, les uns travaillant chez les habitants, les autres les désolant par des brigandages. Soit négligence des chefs, soit faiblesse, on n’était pas encore parvenu à en arrêter aucun, bien que cette bande existât depuis plusieurs années.
Je conçus sur-le-champ le projet de purger seul l’ile de Corfou de ces brigands, et la manière dont je m’y pris me réussit parfaitement.
Comme je voulais être seul pour exécuter mon projet,
' Leur effectif officiel était de 3,828 hommes dont 1,000 Esclavons, les seuls à montrer des qualités militaires. Les troupes italiennes furent tenues à l’écart, et les Esclavons renvoyés en Dalmatie.
Godart réclama les 1 1 7 soldats et les 27 officiers de ses trois bataillons, qui étaient restés dans le dépôt de la 79e établi à Mestre, quartiergénéral de Baraguay-d’Hilliers. Celui-ci lui envoya 61 soldats et 18 officiers (le reste appartenait au 1 er bataillon), et la compagnie de canonniers attachée à la demi-brigade (thermidor, août).
Peu de temps après, Bonaparte réclama directement au Directoire (2 messidor, 10 août) le Ier bataillon de la 79e, toujours à Avignon.
je ne voulais pas, bien entendu, employer la force des armes pour détruire cette bande. J’eus donc recours à la ruse, et je me donnai bien de garde de confier mon secret à qui que ce fût, môme à mes plus grands amis.
Je commençai par faire courir le bruit dans l’ile que les Français y étaient venus pour propager la liberté et l’égalité, ainsi qu'un pardon général à tous les déserteurs et condamnés qui n’avaient commis que des fautes légères; que des congés seraient délivrés à ceux qui voudraient retourner dans leur pays, et que ceux qui désireraient reprendre du service y seraient autorisés. Je fis répandre, à cet effet, dans les différents endroits de File, une proclamation en trois langues, par uu sousofiîcier vénitien, déserteur français, qui me servit fidèlement.
Quelques jours après le départ de mon sous-officier, deux individus de la bande en question s’étant présentés chez moi, je les accueillis on ne peut mieux ; je les fis bien boire et manger. Je convins avec eux que, puisqu’ils étaient envoyés par leurs compagnons, je les attendrais tous chez moi, tel jour et à telle heure, pour leur accorder leur pardon ; ce qu’ils me promirent. Je leur demandai en même temps l’état nominatif de tous, afin que je pusse préparer à l’avance des congés à ceux qui en désireraient. Ces deux envoyés furent très joyeux et me quittèrent en me nommant déjà leur libérateur. Je leur remis un papier signé de moi avec mon cachet, lequel les autorisait à voyager dans toute File.
Qn se doute bien, après l’entrevue que j’eus avec ces deux particuliers et l’accueil que je leur fis, que je dus paraître suspect aux yeux de beaucoup de personnes du pays. Il n’en fallut pas davantage pour faire croire que je voulais faire une révolution dans File, et y jouer le