‹ Mémoires du Général Baron Roch GodartChapitre 2 sur 68 · XV I · texte numérisé non relu

XV I

NOTICE BIOGRAPHIQUE

(14 juillet 1801). Il y avait des déplacements, des disgrâces, des dénonciations.

Le général en chef de l’armée de l’Ouest, Bernadotte, était le plus suspect. Jacobin tenace, opposant au 18 brumaire, appelé à en partager cependant les profits comme allié de la famille Bonaparte, il quittait son commandement pour participer à des conciliabules de mécontents à Paris, et, renvoyé dans l’Ouest, fomentait, d’une main prudemment cachée, les mécontentements et même les complots.

Le plus ardent à réaliser ceux-ci était Simon, général de brigade, son chef d’état-major, et surtout Pinoteau, ancien chef de la 82e demi-brigade, devenu adjudant général et commandant de la subdivision de Saint-Malo.

Le rôle capital attribué au général Godart nous oblige de nous arrêter à ces faits d'où, jusqu’à nos jours, la lumière avait été complaisamment écartée.

L’arrêté du 20 floréal (9 mai), provoquant le vote de la prolongation des pouvoirs du premier consul, surexcita les esprits passionnés. Dans celte situation difficile, le préfet d’Ille-et-Vilaine était Mounier, l’illustre Constituant, émigré en octobre 1789 et rentré récemment en France.

Mais, installé seulement le 30 floréal (19 mai), il était étranger à son département, et c’est le préfet de police Fouché qui désigna deux objets à sa vigilance : des mouvements à appréhender dans l’armée, et des

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libelles et proclamations dont il fallait arrêter la propagation.

Une révolte eut été formidable dans cette armée de l'Ouest, bien que le général Ernouf, dans son inspection générale, y trouvât, non GO. 000 hommes, évaluation libérale de M. Thiers et d’autres, mais 44.459 dont 21,032 manquants.

Le Moniteur du 13 prairial (1er juin 1802) parla de ces libelles imprimés tendant à avilir le gouvernement et à provoquer la révolte dans les armées, en les rapprochant habilement des appels à la résistance au Concordat émanant des évêques émigrés.

C’est ici que se place le récit dramatique du général Marbot : la conjui'ation allaitéclater dans une revue à Rennes; elle avait pour elle les officiers supérieurs, sauf le chef de brigade Godart qui n'était pas même informé; mais nature fruste et simple, il suivrait les autres. On pourrait penser aussi qu’il avait été plus prudent de ne rien dire à l'homme dont les soldats avaient dispersé les. Représentants au 19 brumaire. On pourrait dire encore qu’il n’avait pas été aussi négligé. Car Rernadotte avait pour lui des procédés pleins de cordialité. Plus tard, il a été raconté souvent dans la famille qu’ils avaient été camarades de lit : ce serait à l’époque des combats autour de Maubeuge et de Charleroi, dans les hasards de la vie en campagne ou du séjour dans les hôpitaux. Enfin, Rernadotte fut parrain d’un de ses enfants.

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Quoi qu'il en soit, vient la scène de la revue, les avis de Paris au dernier moment, l’arrestation des deux chefs principaux; la gendarmerie et la 79e demibrigade contenant le reste des troupes.

Nous savons que, en effet, il se produisit une manifestation anarchique dans la 82e, la demi-brigade de Pinoteau, et qu’elle fut suivie des arrestations; qu’on ne s’en tint pas à cela ; qu’il y eut des déplacements de chefs et de corps, et des symptômes d’agitation dans la population de certaines villes, comme dans l’armée, à surveiller.

Un aide de camp de Bernadette, frère du général Marbot, fut arrêté à la barrière de Paris, et on saisit, dans sa voiture et dans le fourgon qui l’accompagnait, un grand nombre de proclamations destinées à être lancées quand on apprendrait que le mouvement aurait éclaté dans l’ouest. Bernadotte qui, très opportunément, se trouvait loin de là, à Paris depuis le mois de décembre 1801, ne paraît pas avoir eu à démentir sa signature, car un exemplaire de ces proclamations1 ne porte pas de signature pas plus que de nom d’imprimeur.

On devait s’attendre à trouver dans les mémoires du général Godart des renseignements circonstanciés sur un événement si important. Or il le passe absolument sous silence. Il nous apprend seulement qu’il était à Rennes, à peu près depuis le mois d’avril

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jusqu’à la fin de juillet. Son ordre de départ pour Carcassonne est de la même date que la dernière lettre du ministre de l’Intérieur à Mounier sur cette affaire, où il le félicite des mesures prises contre le complot formé pour corrompre l'esprit des troupes (30 prairial, 18 juillet).

Le rôle du chef de brigade Godart ni l’événement, n’ont été aussi considérables qu’on a pu le croire. Il nous le prouve lui-même quand, sollicitant avancement et distinctions (6 octobre 1806), il invoque les services éclatants qu’il a rendus. Il rappelle d’abord le 18 brumaire, puis la bataille de Caldiero et llaguse, mais ne fait nulle mention de complot, de révolte, ni de service rendu à Rennes. Enfin, il compte toujours sur l’appui du prince de Ponte-Corvo.

Si ce mécompte de notre curiosité ne lui est pas imputable, il en est un autre qui ne tient qu’à lui. Des détails de la vie privée sont une source assurée d’intérêt dans des mémoires : il y a renoncé. Cependant, au début, il les promettait, en nous initiant à l’intérieur de sa famille. Il aurait pu, en abondant dans ce sens, retracer ses souvenirs d’enfant de chœur, de la fameuse Chandelle d’Arras dont il parlait quelquefois. De là venait peut-être aussi sa plaisanterie faArorite à table, en remettant une bouteille vide à un domestique : « Portez-la aux capucins, les bénédictins n’en veulent plus. »

Mais, à partir de 1794, apres quelques détails qu'un

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sentiment de délicatesse lui a fait effacer, son parti est pris de ne plus parler que de la carrière du soldat; encore omet-il ce qui lui est strictement personnel.

Il ne parle même pas de son mariage. Le 8 floréal an VIII (27 avril 1800), il épousa, dans le temple décadaire de Saint-Servan, Zoé-Hélène-Jeanne, fille d’Alexandre Duclos-Guyot, née le 5 juillet 1778.

Ce chef de brigade, fils de tonnelier, parvenu par ses services militaires, avait pu être accueilli avec le sentiment d’une sorte de fraternité dans une des principales familles malouines, de cette bourgeoisie confinant à l’ancienne noblesse, et fière de celle que lui acquéraient la richesse et plus encore les souvenirs séculaires d’indépendance entre ses murailles, de hardiesse et d’héroïsme sur toutes les mers. L’aïeul de la jeune personne, Nicolas-Pierre Guyot, sieur du Clos, embarqué à onze ans, capitaine marchand pendant la paix et corsaire pendant la guerre, avait fait six prises en une campagne (1744), début de services signalés dans la marine militaire sur les deux Océans. Revenant du Pérou, il découvrit, le 9 juin 1756, l’ile Saint-Pierre aujourd’hui Géorgie, à l’est de la Terre des Etats. Lieutenant de frégate en 1757, il remporta des succès marquants aux Indes. Enfin il partagea avec Bougainville la tentative de coloniser les îles Malouines (1763-1765), puis l’honneur, en qualité de son second, du voyage exécuté autour du inonde de 1766 à 1769. Capitaine de vaisseau, cheva-

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lier de Saint-Louis, il avait été, en 1789, élu colonel de la garde nationale de Saint-Servan.

Un de ses fils, Jean-Auguste, témoin au mariage de sa nièce, était capitaine de frégate depuis le 19 fructidor an Y (S septembre 1797), et fut lui-même père d’un capitaine de vaisseau. Par sa mère Hélène Dubois, Mmo Godart appartenait à une autre famille de ces marins, guerriers sur les mers, commerçants dans leurs magasins, et châtelains dans quelqu’une des résidences dispersées dans le Clos-Poulet et sur les riants rivages de la Rance.

Des quatre enfants nés de ce mariage, l’aîné naquit le 11 pluviôse an X (30 janvier 1802) à Saint-Servan, où se trouvait à ce moment son père, et deux, les seuls qui survécurent à leur père, un fils et une fille, naquirent à Carcassonne, dans le carré de Montbel, section de la Fraternité : le fils, le 28 frimaire an XI (19 décembre 1802); la fille, le 6 nivôse an XII (27 décembre 1803), quand la demi-brigade de leur père était tout entière réunie au camp de Bayonne depuis plus d’un mois.

L’oubli de ce qui lui est personnel va jusqu’à l’omission des distinctions militaires qui lui ont été décernées. Une carabine d’honneur avait récompensé sa conduite devant Dunkerque. Plus tard, quand il parle de six armes d’honneur qu’il distribua dans son régiment, il ne dit pas qu’à la même époque il fut fait (21 frimaire an XII, 11 décembre 1803) chevalier

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de la Légion d’honneur; ni que le 23 prairial (14 juin 1804), il fut promu au litre d’officier de l'ordre.

Il ne dit pas davantage que, appelé à Paris pour le couronnement de Napoléon, en brumaire an XIII, il fut admis, le 19 brumaire (10 novembre) à prêter entre les mains de l’Empereur serment comme membre de la Légion d’honneur, et qu’il profita du retard du couronnement pour solliciter un congé de dix jours afin d’aller visiter sa famille à Arras.

La Constitution remaniée en 1802 l’avait fait inscrire comme électeur (à vie) du département du Pas-de- Calais. Son nom resta sur les listes de ce département jusqu’à la fin de l’Empire.

Depuis 1798, il n’a qu’un mot pour sa famille d’Arras : en parlant de ce qu’il a perdu à la sortie de Wilna, il dit simplement qu’un neveu qu’il avait avec lui disparut aussi dans la catastrophe.

Ce n'est cependant pas qu’il fût indifférent, ou rougit d'une humble origine : car quand il raconte qu’il fut l’objet de dénigrement, ce qu’il a le plus à cœur de relever, c’est ce qui avait trait à ses parents pauvres, mais d’honnêteté irréprochable. Il y avait une de ses sœurs en particulier, dont, jusqu’à ses derniers jours, il ne parlait qu’avec émotion.

Quand il fut rappelé sur les champs de bataille, en 1805, bien que blâmé pour son trop d’entraînement dans la journée de Caldiero, il n’en fut pas moins ensuite à l’avant-garde tout le temps de la campagne.

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Malgré la complaisance qu’il met au récit du déblocus de Raguse et de la part qu’il y eut, c’est par d’autres qu’on connaît sa réponse au capitaine Darru qui, le S juillet, lui disait : « Je crois que tout à l’heure il va faire chaud. — Tant mieux, car j'ai la fièvre qui me travaille en froid. » En môme temps il commande la charge et se porte en avant.

Aussi quand, malgré le silence de Molitor et de Marmont, il fut appelé dans les rangs de la noblesse de l’empire, c’est le souvenir de Raguse que durent rappeler ses armoiries : le vaisseau y représente l’escadre russe bloquant la ville du côté de la mer ; le palmier est peut-être moins l’emblème banal de la gloire que celui de ces régions (Albanie, Corfou), comme particularité de leur végétation, singulière pour des Français.

Sa vie est bientôt partagée entre la maladie et l’accomplissement résolu, comme à Gospich, de devoirs dont il souhaite être récompensé par le demi-repos d’un service dans l’intérieur de la France. Mais ce chef, rude à ses subordonnés, n’est pas non plus toujours commode pour ses supérieurs. On le voit pour les officiers généraux de la Rochelle, pour Molitor, pour Clauzel, pour Marmont même, quand celui-ci fut témoin de son observation à son général de brigade, et peut-être aussi d’observations trop franches sur la situation à Gospich.

Marmont eût été bien plus mécontent encore s’il

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avait pu prévoir que les mémoires de Godart le convaincraient d’avoir plus d’une fois exagéré ses avantages et atténué notablement les insuccès et les phases critiques de ses entreprises.

En attendant, Marmont, à ce moment le favori de l’Empereur, et dont toutes les propositions étaient sanctionnées, vit le souverain, allant par delà, chercher Godart volontairement oublié, blâmer vivement une pareille omission, et la corriger avec éclat, en le faisant général de brigade et baron. Y aurait-il là une mortification qui contribua à rendre Marmont appréciateur plus sévère désormais de l’orgueil de Napoléon qu’il nous montre, à partir précisément de cette date, absolu, sourd, enivré de sa grandeur?

L’intervalle du mois d’août 1809 au commencement de 1810 est le point culminant de la vie de Godart : il semble qu’il n’avait plus qu’à prévoir la suite de ces satisfactions.

Il songe à d’autres en effet : sur l’amour du métier empiètent la préoccupation de l’avenir, le souci de la famille. Dans le métier même, il y a moins l’impulsion de l’ardeur que l’acceptation du devoir. Mais s’il connaît la froide expérience, ce n’est pas celle du savoir-faire.

On peut citer comme exemple un fait peu considérable en lui-même. Quand il quitta le 79e, il adressa une demande de congé pour un homme de ce régiment, âgé de trente-neuf ans, de faible constitulion,

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écrivit-il, et incapable de faire un bon soldat. Mais il ajouta naïvement qu’il l’avait, depuis seize ans, pris à son service, et remmenait avec lui (12 décembre 1809). La réponse fut prompte : Le ministre s’étonnait qu’il employât un soldat comme domestique ; il l’avait emmené illégalement loin de ses drapeaux. Une telle conduite était contraire à toute discipline. Il allait renvoyer sur-le-champ ce militaire, à ses frais, au dépôt à Chambéry.

Après cela, c’est l’entrée en Espagne, en Portugal. Godart est sous le brillant général Clauzel ; il est à plus d’un poste d’honneur, à l’avant-garde depuis Busaco. Néanmoins les mécomptes ont commencé. Il est séparé de son vieux 79e formé, complété, et plus d’une fois renouvelé entre ses mains, depuis le bataillon du Pas-de-Calais; loué à Dunkerque, à Maastricht; puis surtout à Corfou, à Caldiero, en Dalmalie, pour sa vaillance et sa discipline. Lui-même sent qu’avec ce régiment était le meilleur de sa vie et de son honneur. Quand, sous un gouvernement nouveau, -en 1814, il exposera ses services, ce ne sera pas comme général qu’il se fera valoir; ce sera comme colonel, créateur et compagnon inséparable, pendant quinze ans, de ce régiment hors ligne.

Mais il n’est plus question des volontaires aux élans tumultueux, des solides soldats de l’armée du llhin. Le VIII0 corps au contraire, dont il fait partie, passe pour composé des moins bonnes troupes qu'il y ait.

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Bien d’autres choses le choquent, l’attristent, le révoltent. Il voit des administrateurs qui sont à ses yeux des voleurs et des homicides ; des généraux jaloux, insubordonnés, sacrifiant l’intérêt commun à leur orgueil et à leur égoïsme; des soldats devenus brigands; et, pour lui, les résistances et les fureurs des indigènes sont justifiées.

Mais rappelons-le : avant que la lassitude morale aidât à sa sévérité contre la conduite tenue en Espagne, sa rectitude de jugement comme de caractère avait suffi pour lui rendre antipathiques aussi tous les excès, et la violence révolutionnaire, et les tendances au retour d’un passé qui semblait se ranimer lors du Concordat.

Dans ces dispositions, des infirmités, un tempérament altéré depuis Corfou et surtout depuis la Dalmatie, lui faisaient demander le repos et la rentrée en France, quand arriva Marmont. Celuici, retrouvant en Espagne un général et baron, promu à ces titres en quelque sorte à sa confusion, l’accepta sans hésiter parmi ceux qu’il était bon de renvoyer en France.

La carrière du général Godart semblait terminée, quand il eut pour la quatrième fois conduit une retraite ou un convoi à travers des pays soulevés.

Mais le service actif le ressaisit. Il y revient, sans grand élan, mais ponctuellement.

Ce sera en dépit de sa santé comme à Wilna; en

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dépit de ses déboires, comme après le mot si dur de Napoléon, à Bayreuth. Même, en face de l’ennemi, au moment où c’est lui qui va engager la terrible lutte de l’automne de 1813, on retrouve l’ancien caporal instructeur au milieu de soldats qui sont presque des enfants; et puis le spectateur compatissant et indigné de leur misère, à Dresde.

Après sa captivité et son retour en France, il avait été, malgré bien des démarches, réduit à la demi-solde, quand la proclamation du 9 mars 1815, au nom du Roi, appela à Paris les officiers supérieurs sans emploi. Il y arrive; Napoléon vient d’y entrer. Il s’y présente comme accouru spontanément, redemande et reçoit son ancien commandement du Tarn. Ses mémoires taisent cette spontanéité. Quelle était sa vraie disposition à un moment où d'anciens républicains comme Gouvion Saint-Cyr, comme Monnier, se prononçaient contre Napoléon ?

Bientôt, au milieu des populations mal disposées, y compris ses amis d’x\lbi depuis quatre ans, il fut troublé et irrésolu.

Le terme de cette position fausse arriva vite; mais ce fut pour que Godart se vît ballotté sous les insultes et les menaces de la terreur blanche, malgré son adhésion à la seconde restauration; non seulement lui, mais sa femme et ses enfants séparés de lui.

Enfin, la vie sauve, il vint échouer à Saint-Servan auprès de la famille de sa femme.

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Quelques années auparavant il avait un moment pensé à y acquérir une maison. Cette fois ce fut la Ville-Pépin, habitation modeste, quoique façon de gentilhommière, du commencement du xvn6 siècle, et tirant son nom d’une famille importante dans l’histoire politique et maritime de Saint-Malo. Là mourut sa femme, le 11 avril 1822.

Il faisait de temps en temps des voyages à Paris, retrouvant des amis, en particulier l’amiral Hamelin. Mais après la réunion auprès de lui de sa fille, son gendre, sa petite-fille (1827), il devint tout à fait sédentaire.

Une bibliothèque modeste, où quelques ouvrages attestaient le désir de s’instruire ( l'Histoire des empereurs romains , par Crevier; les œuvres de Rousseau, les Mémoires de Feuquières etc.), était remplie surtout de publications de l’opposition tant impérialiste que libérale : les Victoires et Conquêtes , les Messéniennes , la Minerve, les Discours du général Foy; des pièces de théâtre applaudies pour des allusions politiques : tragédies de Léonidas, Réguhis, Sylla; comédies montrant le Soldat laboureur, le Colonel retraité, paternel propriétaire de campagne..., et puis la Villéliade et autres productions de combat.

Il y avait aussi des choses plus personnelles telles que des ouvrages d’instruction militaire du temps de Louis XVI, ses carnets d’effectif; surtout des cartes géographiques dont les dates répondaient assez à

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l’ordre de ses campagnes. Ainsi, à celles de Belgique répondait un atlas des Pays-Bas datant d’Isabelle- Claire-Eugénie, aux cartes illustrées de navires, d’énormes poissons, de filets tirés à bord des bateaux pêcheurs. Pour ses campagnes d’Allemagne, c’était une immense carte d’Allemagne, du même siècle, sur laquelle on se perdait, quand on avait déployé à terre ses seize grandes feuilles dont une entière couverte par le titre illustré; pour son séjour en Dalmatie, une belle carte de la Turquie publiée pour la guerre de 1788 ; et de même une vaste Russie imprimée très peu de temps avant la campagne de 1812; etc...

Sdn habitation, confondue aujourd’hui dans des quartiers nouveaux, était presque rurale alors, avec sa longue avenue ou rabine de peupliers, ses jardins et une ferme contiguë. Lui aussi devenait soldat laboureur, s’occupait de ses treilles, de ses plantes sous châssis, cultivait le tabac, et enfin donnait une réalité au titre de membre de l’Académie de l’industrie agricole, manufacturière et commerciale, présidée par le duc de Montmorency, dont il reçut le diplôme le 10 novembre 1833.

Mais avant cette date il avait tenté un moment de retrouver une vie plus active. La Révolution de 1830 avait éclaté. Il se rappela les paroles échangées en 1792 avec le nouveau roi, et courut à Paris offrir ses services. La prévision de troubles légitimistes

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dans l’ouest pouvait leur donner quelque valeur1.

On ne l’accueillit pas. Mais son vieux sang s’était réchauffé ! Au bruit de guerre, les souvenirs des bords du Rhin lui revenaient, et ce que réclamaient de ce côté l’honneur et la sécurité de la France. C’est Landau surtout qui lui tenait au cœur, Landau dont il fallait exiger la restitution !

Il revoyait le drapeau tricolore déployé dans des fêtes nouvelles ; il rappelait plus librement un passé commun avec d’autres contemporains de ces grandes choses ; à Saint-Servan et Saint-Malo c’étaient surtout des officiers de mer, et particulièrement l’amiral Epron.

Dans un voyage à Rennes, à la suite d’une réunion pareille, un matin, son valet de chambre entendit' son maître l’appeler. Il accourut et le vit assis, mais aussitôt renversé sur son oreiller : le vieux soldat était mort 2.

Le dernier souvenir qui me reste après cela, c’est une réunion de la famille, un soir d’été, dans cette chambre maintenant inhabitée, où se trouvaient admis même les enfants gardant l’impression du respect craintif que sa pensée leur avait toujours inspirée; les décorations, les insignes de la franc-maçonnerie (si répandue alors, surtout dans les armées), quelques autres bijoux entrevus et scintillant aux dernières lueurs du jour dans la grande pièce assombrie.

' V. Appendice, n° 3.

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