V. AAL, aux notes
' cette ville où je laissai quatre compagnies de mou régiment. Vers midi, notre avant-garde atteignit l’arrièregarde ennemie à un village distant de trois lieues de Yicence, et l’en chassa au pas de charge. Elle y fit 500 prisonniers ; le restant fut poursuivi pendant deux lieues jusqu’à la rivière de la Brenta, où il la passa et brûla le pont.
Nous arrivâmes vers le soir en face de cette rivière derrière laquelle l’ennemi était raugé en bataille, et avait sept ou huit pièces de canon en batterie contre nous. Le restant de la journée se passa en se canonnant de part et d’autre, et dans la nuit les Autrichiens battireut en retraite. A minuit, mes voltigeurs aux avant-postes s’en étant aperçus, je m’y rendis moi-même pour m’en assurer, et en effet, n’entendant plus aucun bruit, ni coups de fusil, j’empêchai que le restant du pont ne brûlât. On travailla sur-le-champ à la réparation de ce pont, et, à la pointe du jour, notre cavalerie passa les gués, chaque cavalier ayant un voltigeur en trousse. A onze heures du matin, l’armée passa la Brenta et se dirigea sur Conegliano et Sacile, où elle prit position. Le lendemain matin nous nous portâmes sur Codroipo, Palmanova, et ensuite sur Gradisca qui fut emporté d’assaut, et où l’on fit environ 3,000 prisonniers.
L’armée arrivait à Gorizia, première ville des états d’Autriche, et y prit des cantonnements *. L’avant-garde seulement suivit l’ennemi jusqu’à Laybach.
A peine étions-nous arrivés à Gorizia que le maréchal apprit qu’une colonne de 10,000 Autrichiens qui s’était égarée dans les montagnes du Tyrol, et qui ne pouvait plus trouver aucun débouché, puisque nous tenions
F. A AM, aux notas.
ITALIE ET DALMATIE
toutes les grandes routes, était rétrogradée, et se dirigeait sur Veoise. Aussitôt il partit avec la division de grenadiers et deux divisions de grosse cavalerie, ainsi qu’une compagnie d’artillerie légère, pour la poursuivre. D’un autre côté, 4,000 hommes venant du royaume de Naples s’étaient portés sur Mestre pour couvrir Venise, de manière que la colonne autrichienne, rejointe et attaquée par le maréchal, déposa les armes et se rendit prisonnière de guerre
Après cette expédition, l'armée quitta ses cantonnements de Gorizia, et se dirigea sur Laybach et Trieste a. Nous restâmes quelques jours à Laybach, et nous nous portâmes ensuite sur Gratz. Nous étions parvenus à moitié route de cette ville, lorsque nous apprîmes que la paix avait été conclue entre les deux nations1 * 3. Nous rétrogradâmes donc sur Laybach, et de là sur Udine où nous restâmes huit jours.
D’après le traité de paix, la Dalmatie ayant été cédée à la France, la division dont je faisais partie reçut l’ordre de se mettre en marche pour en prendre posses-
1 Le corps autrichien dont p;irle Godart, sous les ordres de Rohan - Guémené, duc de Montbazon, émigré, avait échappé dans le Tyrol au générai Loison, et avait forcé, le 27 brumaire, le passage par le col de Lavis, pour joindre le comte de Bellegarde, général autrichien commandant à Venise.
Gouvion Saint-Cyr, chef du corps venu de Naples, était allé de Padoue conférer avec Masséna à Gradisca, le 25 brumaire, et reçut le commandement de la droite des Français pour forcer à l’inaction Bellegarde. C’est ici le sens du mot couvrir,
Rohan, arrivé à Castelfranco avec 8,200 hommes, le 2 frimaire (23 novembre), attaqua Gouvion Saint-Cyr, eut 600 tués, 600 blessés, et fut pris avec le reste, c’est-à-dire 5 ou 6,000 hommes.
Masséna n’assistait pas à ce combat.
5 Les opérations s’étendirent jusqu’à Fiume.
3 Ce n’était pas encore la pais, mais seulement l'ouverture des négociations.
, ,bo»- <^09) ÿ.
sion. Nous traversâmes la Croatie et arrivâmes à Knin, première forteresse et ville de la Dalmatie.
Je fis les fonctions de général de brigade, et fus chargé du commandement de l’arrondissement de Sebenico où je restai trois mois 2. Je fis réparer et mettre en état de défense le fort Saint-Nicolo. J’allai ensuite prendre le commandement de Zara, où je restai encore trois mois.
Dans cet intervalle, le général de division Lauriston était arrivé à Zara, et en partit avec les 5e et 23e régi-
1 V. AAN, aux notes.
2 II eut là tout son régiment que le 23e remplaça à Knin. Mais bientôt le 2' bataillon fut envoyé à Zara, un détachement au fort San-Nicolo, et deux compagnies à San-Pietro de’ Nembi, à l’entrée du Quarnero.
ITALIE ET DALMATIE
ments de ligue 1 pour se rendre à Raguse, et prendre possession des Bouches de Cattaro. Arrivé à Raguse, le 27 mai, il fut forcé de s’y arrêter, attendu que les Russes venaient de s’emparer des Bouches de Cattaro (le 7 mars). Bientôt le général Lauriston fut réduit à se garder lui-même dans la position de Raguse que les Monténégrins, soutenus parles Russes, vinrent menacer et assiéger 2.
Que faire dans une semblable crise? Le général Lauriston, renfermé avec deux seuls régiments dans une ville assiégée par mer et par terre, ne pouvait espérer de secours que des troupes en arrière. Mon régiment était parti de Zara, et se trouvait dans la forteresse de Clissa; c’était le seul corps qui fût le plus à proximité de porter secours, quoique pourtant très éloigné de Raguse 3.
Le général de division gouverneur de la Dalmatie, connaissant combien il était pressant d’aller débloquer Raguse, et ne pouvant guère compter que sur le 79° qui se trouvait le plus en avant, et se reposant plus encore sur la bonté et la valeur des soldats qui le composaient pour entreprendre une expédition telle que le déblocus de Raguse, me fit l’honneur de me consulter à cet égard. Je ne balançai point à l’engager à ne
1 La 5° demi-brigade, formée le Ier ventôse an IV (20 février 1796), des 146e et 193e, et du Ie'' bataillon de la 11e légère, servit en Italie, de l’an IA à l’an VIII, et se distingua à Castiglione, etc. Le 5e régiment reparut en Italie, et venait de se signaler à Caldicro.
La 23e demi-brigade, formée le 23 pluviôse an IV (12 février 1796), fit partie de l’armée de Sambre-et-Meuse, puis des armées d’Allemagne fan Vl-an XII), servit sur l’escadre de Toulon, puis passa en Italie l’an XIV (1805).
■ P. AAP, AAO, aux notes.
3 I". AAP, aux notes.
BARON GODART
point attendre davantage, et je lui répondis de mon régiment.
Nous nous embarquâmes en conséquence à Spalatro, sur la fin de juin, pour nous diriger vers Staguo. Nous naviguâmes assez heureusement la première journée. Le lendemain, une forte tempête nous força de relâcher à Macarska*. Plusieurs bâtiments manquèrent de périr ou furent obligés de rétrograder. Enfin, deux jours après, nous parvînmes à Stagno, petite ville des États de Raguse.
Outre mon régiment, qui était composé de 1,420 hommes1 2, il y avait encore 300 hommes3 du 81e régiment avec leur colonel l *; 2o hommes du 23° de ligne3 avec le colonel6 de ce régiment qui voulait le rejoindre à Raguse; et 78 hommes des chasseurs d’Orieut7, aiusi que 300 Dalmates du canton de la Narenta8; en tout 2,123 hommes9.
D’après les rapports, nous avions à combattre à peu près 3,000 Monténégrins, près de 3,000 Russes, avec leur escadre composée de huit à dix vaisseaux de ligne, et 300 révoltés du Canali10. Les Monténégrins et Cana-
1 V. AAQ, aux notes.
2 Le rapport de Montl'alcon, adjudant-commandant, chef d’état-major de Molitor, dit 1,432.
3 Montl'alcon dit 283.
1 Le colonel Bonté.
“ Montfalcon dit 121 canonniers, mais Molitor n’en parle pas.
0 Le colonel Mimai.
7 Ou bataillon grec, formé en Egypte de Grecs et de Coptes. Il était de 147 hommes, quand, après la paix de Tilsitt, on l’envoya à Corfou.
8 Molitor dit 300 pandours ou Morlaques, sous le colonel Crisogono ; M. l'abbé Pisani 600 gardes nationaux dalmates sous le colonel Monkowich. Une autre relation dit 20 Morlaques : c’est peut-être le chiffre de ceux qui restèrent le 6 juillet, après la débandade de ce corps
» Jomini dit 3,500. M.Thiers 4,000! Molitor dit 1 ,670, mais, même en ne comptant pas les indigènes, son chef d’état-major en trouve 1836.
Le Canali est le pays littoral, du vieux Raguse à Castelnuovo. — Au lieu de 6,000 ennemis, Molitor dit plus de 10,000.
ITALIE ET DALMATIE
lais, notamment les premiers, sont des peuples qui font uniquement leur métier de la guerre, et habitent les montagnes du Monténégro qui dominent les Bouches du Cattaro. Toujours ils sont en guerre avec les Turcs leurs voisins, dont ils ont toujours fait peu de cas. Habillés comme des barbares, et armés de fusils, pistolets et couteaux, ils sout d’autant plus dangereux qu’ils gravissent et descendent les rochers avec une vitesse incroyable, tirent très juste, et, à la manière turque, coupent impitoyablement les tètes de leurs ennemis blessés ou prisonniers.
Ces peuples, soutenus par les Russes, ayant assiégé Raguse, il n’en fallut pas davantage pour répandre la consternation dans tout le pays. Les habitants des campagnes se sauvaient par bandes et se cachaient dans les rochers, tant était grande la frayeur que leur inspiraient les Monténégrins. ,,
Dans une pareille circonstance, il importait de monter l’esprit de nos soldats, assez aguerris à la vérité, mais qui étaient peu faits pour la plupart à la manière de faire la guerre avec des barbares semblables. Je ne leur dissimulai donc point à quelle espèce d'hommes ils auraient affaire, et le danger qu’il y aurait de faire le moindre pas rétrograde dans l’expédition que nous allions entreprendre. Tous me promirent de ne pas reculer, et tinrent parole.
Pendant les huit jours que nous restâmes à Stagno, pour nous organiser et prendre des renseignements, le général de division usa d’un stratagème qui réussit parfaitement, et fit peut-être plus que tout le reste pour nous faciliter le déhlocus. Il paya généreusement un paysan qu’il chargea d’une lettre pour le général Lauriston, à Raguse, lettre dans laquelle il le prévenait
ITALIE ET DALMATIE
qu’il marchait avec 12,000 à 13,000 hommes pour le débloquer, et que son avant-garde était composée du 79e et quelques autres détachements. Ce paysau, comme ou s’y attendait hieu, fut arrêté et fouillé, et la lettre dont il était porteur fut remise à l’amiral russe, qui, ayant été dupé de nos forces supposées, conçut dès le moment de l’inquiétude et la croyance à l’impossibilité de nous résister.
La colonne, après ces dispositions faites, se mit en marche le 4 juillet après midi 1 ; elle était formée dans l'ordre suivant :
L’avant-garde, composée de mes deux compagnies de voltigeurs et des 23 hommes du 23e de ligne, était commandée par le colouel Mimai; le corps d’armée, qui se composait de mon régiment seul était commandé par le général de brigade Delzons et par moi; l’arrière-garde, composée des compagnies du 81e, était commandée par le colonel Bouté. Les chasseurs d'Orient et les 300 Calmâtes commandés par leurs chefs, flanquaient la colonne et servaient d’éclaireurs du coté du canal 2.
Tous les soldats, pour être plus lestes à grimper les montagnes, avaient laissé leurs gros effets à Stagno, et n’étaient chargés que d’une paire de souliers et de munitions de guerre et de houche.
Nous marchâmes tout l’après-midi et pendant, la nuit, dans des sentiers extrêmement raboteux, ne faisant que de très courtes haltes pour reposer, et voulant profiter de l’obscurité 3 pour masquer notre marche qui, de jour,
1 A quatre heures du soir.
2 Molitor ajoute à l'avant-garde une compagnie de voltigeurs du 81e, et les chasseurs d'Orient. A l’arrière-garde, il ne met des voltigeurs du 81e qu’une compagnie, et ajoute quatre compagnies du 79e. Mais il parle du 5 juillet, et Godart du 4.
3 On passa par Doli, Banici, Slano, l’endroit le plus en vue des
aurait été aperçue, dans certains endroits, par les bâti meuts russes.
Le o, nous continuâmes de voyager jusqu’à quatre heures du soir, nous dirigeant sur le village de Malfi qui était encavé dans des montagnes. La descente très difficile qu'il nous fallait faire pour arriver nous fit apercevoir d’une centaine de Monténégrins qui formaient, sur l’autre revers de montagne, les premiers avant-postes de l’ennemi *. Aussitôt descendus et formés en colonne, quelques coups de fusil s'étant fait entendre contre nos éclaireurs, je pris une de mes compagnies de grenadiers, je fis battre la charge à deux tambours, et tout ce qu’il y avait de Monténégrins se sauva; un seul lut traversé d’un coup de baïonnette 2. Cette rencontre de l’ennemi, à laquelle nous ne nous attendions point aussi promptement, nous empêcha d’arrêter pour reposer. Il nous fallut aller prendre position sur trois pointes de rochers 3 où nous bivouaquâmes sans faire aucuns feux. De là, je reconnus les environs de Raguse que j’avais parcourus quelques années auparavant, et j’aperçus le canal d’Ombla. Je donnai au général de division l'idée de la situation de Raguse qui se trouvait de l’autre côté du canal, caché par les montagnes. Si l’ennemi n’eût pas gardé ce canal, large d’environ deux à trois cents
bâtiments russes, Majkovi, où on se reposa quatre heures. Il y avait à craindre sur la gauche et en arrière, à cause des mauvaises dispositions du pacha de Trébigne.
1 Ce-jour là on passa par Riscizza, Curatnitza, Cuaneva, Ivlisevo, Gombach, par les rochers les plus escarpés et par une chaleur extrême.
1 Montfalcon parle de plusieurs Monténégrins tués ou jetés à l’eau. C'est le combat de Malfi.
3 C’est à Cirne, sur les hauteurs du Val Cralsi, très près de Malfi, à une lieue de Gravosaà vol d’oiseau. A ce moment Hadji-bey renseigna Molitor sur les forces ennemies.
pas, et si l’on eut été sûr de trouver en arrivant à la rive des bâtiments de transport pour le traverser, il aurait été beaucoup plus court de prendre cette voie, qui, tout en nous faisant éviter des chemins longs et affreux, ainsi que plusieurs montagnes où l’ennemi s’était retranché, nous aurait conduits directement sur la hauteur de Bosanka ', dernière position dominante de Raguse, et d’où les Monténégrins et les Russes bombardaient cette ville avec la plus grande facilité.
Mais il ne fallait point penser à prendre cette route. Toutes les probabilités s’y opposaient, et j’en détournai le général qui s’en était ouvert à moi, et s’en rapporta à mon avis.
En conséquence, le 6, à la pointe du jour, toute la colonne réunie se mit en marche longeant le canal 1 2. A onze heures du matin, nous arrivâmes à la source, et nous fîmes une balte de demi-heure pour nous rallier ; deux canonnières russes qui, comme je l’avais supposé, se trouvaient dans le canal, nous ayant aperçus, le remontèrent et, tout en signalant notre apparition, tirèrent à boulet sur la colonne 3. Les Dalmates, qui étaient sans doute peu; habitués à un pareil bruit, et sur les apparences desquels on comptait beaucoup pour la fin de la journée, s’effrayèrent du boulet, et décampèrent
1 Sur le plateau de San-Sergio.
5 On suivait, sur les crêtes que contournent le val et le canal de l'Ombla, le chemin de Bergatto. Une relation porte qu’on lit d’abord passer et repasser deux compagnies le long de l’Ombla au pied du rempart de rochers, bien en évidence, pour tromper l’ennemi sur la direction de notre marche.
3 Une relation fait croire qu’elles tirèrent dès la veille. Mais, la veille, Godart n’avait que supposé que leur présence. Ces canonnières n’étaient pas les seules. Molitor parle de l'Ombla couverte de canonnières, qui coopéraient avec l’armée russe et les bâtiments de la pleine mer à l’investissement de la place.
ITALIE ET DALMATIE
sans qu’on piU parvenir à les rassurer. Il eu resta seulement une vingtaine et les chefs qui nous furent fidèles. Cet abandon, loin d’attiédir le courage de nos soldats, ne prêta qu’à les faire rire et à leur faire dire qu’ils se passeraient bien de pareils camarades pour leur aider à vaincre les Monténégrins.
Vers le midi, l’avant-garde se mit eu mouvement avec le général de division. Nous approchions des premières positions de l’ennemi1; et il nous fallait traverser une portion du territoire turc 2 pour y arriver. Les Montégrins occupaient la hauteur de trois montagnes très escarpées que le général de division lit attaquer sur-lechamp de front3 *. Pendant ce temps je fus chargé de les tourner avec mon premier bataillon afin de pouvoir les prendre en flanc. Cette manœuvre les mit en pleine déroute, et nos voltigeurs suivaient au pas de course les Monténégrins qui se retirèrent en grand nombre sur le haut d’une montagne, à deux portées de fusil \ de l’autre côté de la route que nous devions tenir.
Mon premier bataillon, commandé par le général de brigade Delzons, dut suivre le mouvement de l’avantgarde qui se portait pour attaquer le petit fort où les Russes étaient retranchés5. Je reçus l’ordre de rester de ma personne avec mon deuxième bataillon sur la hauteur de Bergatto, pour attendre l’arrivée de l’arrière-
1 II avait sa gauche protcgce par les canonnières de la rivière Santa- Croce ; sa droite appuyée aux hauteurs à pic et couverte par le fort Zbarine ou Zarina, dépendant du pachalik de Trébigne.
‘ On y avait déjà passé à Osojnik, non loin du fort Zbarine, toujours par des rochers extrêmement escarpés.
3 Vers deux heures après midi. L’avant-garde se composait alors des voltigeurs du 79e et du 81e, et des chasseurs d'Orient (Montl'alcon).
1 A l’est de l’avant-garde française en marche.
5 Molitor était en tète.
garde dont la nécessité de marcher homme par homme allongeait et retardait la marche, et pour contenir en même temps le fort rassemblement de Monténégrins qui se tenait là en observation, sur la montagne opposée à Bergatto.
Aussitôt l’arrivée de l’arrière-garde à ma position, je me mis en marche avec mon bataillon pour rejoindre le premier. Le fort venait d’ètre pris d’assaut, et les Russes, abandonnés par les Monténégrins, se mirent en pleine retraite sur Bosanka 1 leur dernier retranchement, où on ne leur donna pas le temps de s'arrêter2, tant nos premiers succès, eu déconcertant l’ennemi, avaient ajouté à l’ardeur des soldats! Il n’eut pas la possibilité de rien emporter. Canons3, bagages et munitions, tout fut abandonné par les Russes qui se retirèrent sur Gravosa où ils s’embarquèrent.
La ville était au pied de la hauteur que nous occupions, et beaucoup doutaient encore que ce pût être Raguse. On n’y découvrait âme qui vive, et on doutait que la garnison pût y être, et ne pas avoir entendu les coups de fusil tirés sur la montagne. Je proposai au général de division un moyen bien simple pour nous faire apercevoir, et nous assurer en même temps si les Français étaient toujours dans Raguse. C’était de faire réunir tous mes tambours sur le point le plus découvert, de leur faire battre des marches françaises, et de
1 Exaltes par le souvenir des cruautés exercées lors du combat du 17 juin, et par le cri de : Vive l’Empereur ! nos soldats s’élancèrent, sans tirer, sur la position de Malini ou le Ier corps russe les arrêta un instant. Mais, abandonnés par les Monténégrins et craignant d’ètre coupés, ils évacuèrent Bergatto, et se mirent en bonne position derrière Bosanka.
1 On les chargea à la baïonnette.
3 Quatre canons, trois mortiers.
ITALIE ET DALMATIE
mettre nos chapeaux en l’air sur le pommeau de nos épées. Ce sigual fut promptemeut aperçu de la garnisou
Dessin d’un militaire du 79" régiment de ligne, en garnison à Raguse, sous le colonel Godart (1806-1809).
et des Ragusains'. Sur-le-champ, la joie succède à l'ef-
1 II était environ sept heures du soir. Vers cinq heures et demie, un Turc était entré à Raguse annonçant que les Russes étaient attaqués vers Bergatto. Ensuite Lauriston avait vu des Russes monter en hâte vers San-Giovanno. 11 rassembla les troupes disponibles pour sortir par la porte des Filles sur Santa-Croce. Mais les Russes disparurent des hauteurs de San-Sergio.
On sort de ce côté : au bout d’un quart de lieue on voit des troupes sur les hauteurs, du côté de la chapelle des Morlaques. (C’est là que
froi ; les portes sont ouvertes , et la foule se porte audevant de nous, et fait porter sur la montagne tous les rafraîchissements dont ils se doutaient que nous avions le plus pressant besoin. L’heureuse nuit que nous passâmes après cela ! Quoique couchés sur les rochers, le besoin de reposer après tant de fatigues, et l’idée flatteuse d'avoir réussi ne pouvaient que nous causer un sommeil agréable.
Ainsi finit ce fameux déblocus qui ne fut rien parle fait, puisque nous ne perdîmes que très peu d’hommes dans la journée du 6. Mais on ne peut pas se dissimuler que la réputation de la quantité et de l’espèce d’ennemis que nous avions à combattre, les fatigues et les privations qu’il nous fallut endurer pendant trois jours de marche dans des rochers et des sentiers inconnus, le courage dont il fallait s’armer pour vouloir réussir dans une expédition aussi douteuse , étaient capables de paralyser les efforts des plus intrépides. Quelques soldats moururent de soif, d’autres furent obligés de boire de leur urine pour se désaltérer2.
Mon régiment, qui avait eu la plus grande part à la gloire de cette heureuse journée, ne fut cependant pas le mieux récompensé. Cinq décorations seulement lui furent accordées3. J’eus la douleur que, dans le rapport
se place l'expédient suggéré par Godart.) Le jour baissait: 200 hommes envoyés pour les reconnaître rencontrent à mi-côte six chasseurs d’Orient qui les instruisent du combat. (Journal de Lauriston.)
1 Des troupes de la ville courent vers la porte des Filles, sortent pour atteindre les Russes : mais on ne peut en prendre que vingt-trois (Journal de Lauriston).
2 Molitor dit qu’il y eut cinq blessés et un mort. Montfalcon ayant pu être mieux renseigné (son rapport est du 13) dit que deux hommes moururent de soif.
3 V. AAR, aux notes.
ITALIE ET DALMATIE 109
qu’on avait fait au gouvernement, on n’avait nullement fait mention de moi. Mes officiers sentirent l’injustice du procédé dont on usait à mon égard; je rongeai mon frein, et je n’en fus pas moins disposé à continuer de servir avec tout le zèle qui m’a toujours animé.