‹ Mémoires du Général Baron Roch GodartChapitre 29 sur 68 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

D A LIY1 AT I E

(juillet 1806- mars 1809)

Arrivée de Marmont. — Deux entreprises malheureuses contre les Bouches de Cattaro. — Godart malade. — Rôle brillant du 79e au combat de Castelnuovo : incendies. — Le vieux Raguse évacué.

— Turcs de Trébigne alliés des Français : les têtes coupées.

Paix de Tilsitt : les îles de Dalmatie et les Bouches de Cattaro à la France. Construction de routes.

Le Turc Hadji-bey, seigneur d’Outtovo, soutenu par les Français contre ses frères, paye cher cette alliance et trois expéditions où marche surtout le 79e régiment. — Protestation des trois colonels contre cet emploi de leurs régiments. — Hadji-bey étranglé par ses frères.

Le 12 juillet, le général de division prit ses dispositions pour retourner en Dalmatie. Je le suivis avec environ la moitié de mon régiment, jusqu’à Macarska, où je restai vingt jours1. Le général se rendit à Zara, son quartier général.

Pendant le temps que je restai à Macarska, le général duc de Raguse arriva en qualité de commandant en chef la Dalmatie, et me donna l’ordre, à son passage, de

1 Le 2<> et le 3e bataillon du 79e restèrent à Raguse avec 804 hommes d’effectif, sur 2,600 hommes de garnison. Molitor s’en retourna avec le 1" et les grenadiers.

Vers ce temps-là (juillet) arrivèrent au 3e bataillon les débris du détachement envoyé en Espagne en 1803. Ils étaient à Cadix 200 soldats et cinq officiers, quand un ordre leur fut adressé (décembre) de rejoindre le dépôt du 79° à Mantoue.

- Ce titre est une anticipation. Marmont arriva le 4 juillet à Zara, et le 1er août à Raguse.

DALMATIE

rejoindre le restant de mon régiment que j’avais laissé à Raguse. Il projeta aussitôt de s’emparer du fort de Castelnuovo et des Bouches de Cattaro, dont les Russes et les Monténégrins s’étaient rendus maîtres. Plusieurs régiments de la garde royale italienne étaient arrivés en Dalmatie. Il les fit venir et réunir aux autres régiments dans le Canali, pays entre Raguse et Castelnuovo. Le général en chef lit établir des batteries à Molonta et jusqu’à la pointe d’Ostro, pour inquiéter l’escadre russe; mais ces dispositions préliminaires n’eurent pas d’abord toute la réussite qu’on en espérait. Toutes les troupes furent obligées, quelque temps après, d’abandonner tous leurs travaux et leurs batteries, et de se retirer du Canali sur le vieux Raguse '.

Les pertes qu’on lit dans cette retraite furent immenses. Quantité de bâtiments chargés d’habillements ou de provisions de bouche furent enfoncés ou brûlés. Plus de cent mille rations de biscuits furent jetées à la mer 1 2 3. Le jour de notre retraite, je tombai malade par suite des grandes fatigues que j’avais essuyées depuis notre entrée à Raguse. Je me fis évacuer sur cette ville, où je restai six semaines au lit :l.

Les troupes campées au Vieux-Raguse étant reposées, le général en chef résolut de se porter de nouveau dans le Canali et de faire attaquer de vive force Castelnuovo \ Le 1er octobre, à la pointe du jour, l’armée

1 V. AAS, aux notes.

4 Marmont atténue fort ces pertes.

3 A peu près du 27 septembre au 7 novembre. V. AAT, aux notes..

1 Le 29 septembre, 6 ou 7,000 Russes, flanques de 4 ou 5,000 Monténégrins, et de 2,000 Grecs sujets turcs, descendirent de Castelnuovo pour couper les Français par le col de Bilibrick.

De son côté Marmont part, la nuit, avec Lauriston et 5,900 baïonnettes pour remonter la vallée du Canali, sur trois colonnes. Celle du.

n’était tout au plus qu’à une lieue de ce fort, et prenait -sa direction vers ce point. Mou régiment faisait tète de colonne, et marchait dans des sentiers où l’on ne pouvait passer que l’uu après l’autre. Le pays, coupé par des monticules, empêchait de découvrira une certaine distance. Tout à coup 1 le commandant de mon premier bataillon, homme très expérimenté à la guerre, s’aperçut très heureusement que des divisions russes s’approchaient pour s’emparer d'une hauteur dite la position de la Chapelle. Sur-le-champ, il presse la marche de son bataillon, et sa compagnie de grenadiers arrive à temps à la Chapelle, et fait le coup de fusil en attendant les autres compagnies qui se rangent successivement. Le feu devient de plus en plus vif; mon deuxième bataillon arrive également, tourne la position dans le bas du mamelon, et s’engage de si près avec l’ennemi qu’on ne se battit plus qu’à la baïonnette avec un acharnement incroyable. Les officiers et les soldats se tenaient au collet avec les Russes. L’ennemi, bien supérieur en

centre, formée du bataillon d’élite et du 79e, est commandée par le général Launay. On combattra hors de la portée de l’escadre russe. Le bataillon d’élite attaque, le gros du 79° est tenu en réserve.

Le 30, l’ennemi recule. Lauriston tourne le plateau de Kameno ; Launay, avec le bataillon d’élite, suit le contour du plateau au-dessous des crêtes ; le 79e et le 23° avancent par la vallée même de Bilibrik ; ■puis le 79e attaque de front, et joint Launay. Les Russes disparaissent; les campagnards tiennent quelques instants, ont 60 morts, puis gagnent les crêtes. La nuit mit fin à ce combat de Bilibrik.

1 Le 79°, avec le 18e, le 23e et les Italiens, marchait dans la vallée pendant que Lauriston poursuivait à gauche sur les hauteurs où est Castelnuovo, et était suivi de Launay avec le bataillon d'élite et le 1 Ie régiment. Les voltigeurs du bataillon d’élite sont repoussés ; mais les grenadiers de ce bataillon et le 79° en colonne débusquent paysans et Russes, qui fuient. On atteint un endroit où le vallon très resserré s’ouvre tout à coup et fait voir en plaine 4,000 Russes, se dirigeant vers la position de la Chapelle. Marmont s’attribue le mérite d’avoir lancé le 79e. Du reste, il loue fort les admirables tirailleurs de ce -régiment.

IiARON GODART.

nombre, allait finir par écharper ou prendre mes deux bataillons qui s’étaieut laucésavec trop d’ardeur, lorsque le colonel Mimai, du 23° de ligue, accourut à leur secours, et nous nous emparâmes d’un second mamelon1, et chassâmes de position en position l’ennemi qui n’eut que le temps de s’embarquer 2 pour se sauver dans ses vaisseaux.

On prit position sur les hauteurs de Castelnuovo3, et le 2 octobre, au matin, le général en chef fit mettre le feu à tous les magasins russes qui se trouvaient aux environs, en présence des vaisseaux qui faisaient un feu épouvantable contre nous.

Plusieurs maisons qui appartenaient à des Bocchais révoltés furent également brûlées, et nos soldats animés allaient porter le fer et la flamme jusque sous les canons du fort, et à la vue des Monténégrins dont les cris de rage étaient épouvantables. Plusieurs jeunes soldats, notamment de la garde royale italienne, furent victimesde leur ardeur et du peu de précaution qu'ils mirent à combattre les Monténégrins. Une vingtaine d’entre eux eurent la tête tranchée. Quelques-uns furent pris parles Monténégrins, et inhumainement brûlés vifs dans les maisons auxquelles ces jeunes soldats venaient de mettre le feu4 !

1 Les hauteurs de Vitaglina, que le 79° gravit par sa gauche se ralliant à Lauriston avant que celui-ci ait tourne Castelnuovo. Le 23e, conduit par son colonel Mimai et le général Delzons, continue décharger l’ennemi, et le 79e devient réserve.

2 Protégés par le feu de l’escadre et celui du fort.

3 Le 79e logea à Vitaglina.

* Une attaque soudaine de 1,000 ou 1,200 campagnards et de quelques Russes avait fait reculer les quatre compagnies formant nos postes de gauche. La garde italienne et un bataillon du 79e, commandés par le général Launay, les repoussèrent : on cita surtout la charge faite par les Italiens.

L’ennemi perdit dans ces journées : Russes, 350 (ou 250) morts.

DALMATIE

Après cette expéditiou, le général en chef rentra, le 3 octobre, avec les troupes au Vieux-Raguse1. Le 79e et le 231' furent les deux régiments qui perdirent le plus de monde. Le général me lit ses plus grands compliments sur la valeur de celui que je commandais, et me témoigna son regret de ce que je n’avais pu me trouver à sa tète. Je devais en éprouver plus que personne; mais que faire?

Le camp du Vieux-Raguse ne tarda pas à être dissous, et plusieurs régiments quittèrent les États de Raguse pour retourner en Dalmatie. Le 79°, qui continua de rester au camp 2, fut aussi obligé, quelque temps après, de l’évacuer3, attendu que quatre vaisseaux de ligne vinrent mouiller à demi-portée de canon.

On supposa que les Russes pouvaient tenter un débarquement, et on s'empressa de fortifier les hauteurs de Raguse; on construisit à la bâte deux forts en pierres sèches S et les troupes campèrent3. Bientôt, on sut que l’approche de ces vaisseaux n’était qu’une menace feinte pour attirer l’attention sur Raguse, et couvrir

600 à 700 (ou 500) blessés, 211 prisonniers; indigènes 400 morts (dont 200 dans cette dernière attaque) et 800 blessés.

Nous eûmes 25 morts (chiffre évidemment au-dessous de la réalité) et 130 blessés.

1 V. AAU, aux notes.

2 11 y resta une brigade.

3 Les deux bataillons du 79e, dans Raguse, avaient leur effectif porté à 1,836 hommes (20 novembre). C’était toujours le régiment do la Dalmatie dont l’effectif était le plus fort. L’effectif de l’armée était de 21,500.

1 On croirait, en lisant Marmont, à un ensemble de fortifications solidement exécutées. Une des plus importantes fut le fort Impérial sur le mont San Sergio, là où les Russes étaient postés pour le siège de Raguse.

6 Le 1er bataillon fut posté à Bosanka.

aiüsi la marche d’autres vaisseaux qui allèrent s’emparer de l'ile de Curzola b

Je reçus à cette époque l’ordre de faire partir pour mou dépôt, à Venise1 2 3, mes magasins et les cadres de mon 4e bataillon qui m’avait rejoint en Dalmatie.

Les Turcs du pachalik deTrébigne, qui alors étaient en guerre avec les Monténégrins et les Russes, réclamèrent le secours des Français, comme alliés', et comme étant voisins de Raguse. Plusieurs bataillons, dont un de mon régiment, furent camper près de Trébigne, ou étaient rassemblés 2 à 3,000 Turcs. L'ennemi cherchait à s’emparer d’une forteresse turque qui se trouvait aux environs. Des dispositions d’attaque sont faites. Les Turcs et les Français attaquèrent si vigoureusement les assiégeants qu’ils furent obligés de se retirer. Une centaine de Russes furent faits prisonniers par les Turcs, qui étaient en train de leur couper la tête, lorsque le général de brigade Launay et nos officiers, par un mouvement de générosité et d’humanité, offrirent leurs bourses, et conjurèrent le chef de ces barbares de suspendre et d’épargner ces malheureux, ce qu’ils obtinrent du pacha2.

La paix faite à Tilsitt entre la Russie et la France 4 mit

1 L'amiral Siniavine y débarqua le 10 décembre. Le chef de bataillon Orfango, avec 4 ou 500 hommes, repoussa un assaut le 11, et se rendit le 12. Brazza et même Stagno furent occupés un instant. Les forces navales russes montèrent à onze vaisseaux et onze frégates : mais la majeure partie passa bientôt dans la mer Egée.

Le dépôt y avait été transféré de Padoue. Les cadres des 4e bataillons des autres régiments étaient déjà partis. Ceux du 3e et du 4e bataillons du 79e furent ramenés à Padoue en décembre 1806, puis rejoignirent le dépôt à Venise (mars 1807). Le 3e bataillon fut envoyé peu après à Bassano ; le 4e à Murano. Tousdeux rentrèrent à Venise en novembre 1807.

3 V. AA.V, aux notes.

4 Connue de Marmont, le 21 juillet. Les hostilités étaient suspendues depuis le 20 juin.

DA LM ATI E

fin à la guerre que nous avions journellement avec les troupes de cette puissance. Elles évacuèrent les Bouches de Cattaro et Castelnuovo, et nous en primes possession1. Nous occupâmes également les îles de Curzola, Lessina, Calematta, etc. Des travaux y furent faits pour les mettre en état de défense. L’état de tranquillité où nous étions permit au général en chef de faire des grandes routes, non seulement dans les États de Raguse, mais encore dans toute la Dalmatie. Jamais entreprise ne fut plus utile ni plus digne de sou auteur. Nos soldats et les paysans y travaillèrent avec tant d'ardeur sur tous les points qu’eu peu de temps l’œil surpris se plaisait ensuite à contempler des grandes routes là où il n’y avait auparavant que de mauvais sentiers et des rochers2.

Il y avait à trois ou quatre lieues de Raguse un fort qu’on appelait le fort Outtovo, où s’était retiré Hadji-bey, chef turc qui, lors du déblocus de Raguse, avait rendu quelques services aux Français. Cet Hadji-bey était en guerre avec ses trois frères pour cause de succession, et se tenait dans ce fort avec plusieurs Turcs de son parti. Il réclama la protection du général en chef qui la lui accorda.

Une première expédition eut lieu à Outtovo, et n’eut aucun résultat3.

Dans une deuxième 1 où je me trouvai avec mon régi-

' V. AAW, aux notes.

! On n’eut guère qu’à appliquer le tracé arrêté par l’ingénieur Zavoréo, dix ans auparavant. La première route faite par les Français fut celle de Demis à Ostrowizza. Ces travaux furent achevés à la fin de

3 V. AAX, aux notes.

* Hadji était réduit à quarante hommes. 11 demanda aux Français de le ravitailler et de faciliter l’arrivée chez lui de 100 recrues albanaises.

Le général Clauzel commanda au général Daviau d'y conduire un

lis MÉMOIRES DU GÉNÉRAL GODART

ment, nous conduisions à Hadji-bey une bande de Turcs pour le renforcer, ainsi que des provisions de guerre et de bouche, bien entendu pour de l’argent comptant. Ses frères, qui netaient nullement contents de ce que nous nous étions permis la première fois de voyager en Turquie sans la permission du Grand Seigneur, avaient résolu, en cas de récidive de notre part, de s'y opposer par la voie des armes. Ils avaient réuni à cet effet leurs partisans dans des positions inaccessibles en avant d’Outtovo, ayant eu connaissance de notre marche et des causes qui nous faisaient entreprendre un second voyage.

A peine fûmes-nous arrivés à la vue de leurs positions 1 , qu’un envoyé des frères d’Hadji-bey vint nous demander si c’était comme amis ou comme ennemis que nous nous présentions sur leur territoire, et si nous y étions autorisés. Notre réponse fut que nous voulions les réconcilier avec leur frère Hadji-bey ; mais ils ne furent point dupes de ces belles paroles, et voyant de leurs propres yeux les secours en hommes et en munitions que nous voulions à tout prix faire parvenir à Outtovo, ils donnèrent le signal, et tout à coup une grêle de coups de fusil nous fut lancée des montagnes qui nous environnaient. Nous eûmes le bonheur que peu d’entre nous furent touchés à la première décharge, car ils pouvaient nous faire beaucoup de mal. Sur-le-champ mes compagnies de fusiliers, qui déjà avaient été instruits de ce qu’ils devaient faire en cas d’attaque, se portent au pied des deux montagnes, et répondent vivement par d’autres coups de fusil. Je fais grimper les Turcs que nous avions

bataillon du 79e (800 hommes) avec deux canons de campagne et des recrues turques. Daviau partit de Slano le 19 septembre, avec Godart.

3 Au débouché de la plaine de Popovo, les Français virent Omer-bey, frère d’Hadji, avec 800 Turcs sur les hauteurs qui formaient fer à cheval. Un rapport dit que c’est Orner lui-même qui vint parlementer.

DALMATIE

avec nous, et je me mets à la tète de mes voltigeurs et d’une compagnie de grenadiers pour les tourner1. Le bruit des coups de fusil dans ces montagnes était épouvantable. Dans très peu de temps nos manœuvres les déconcertèrent et les mirent en fuite2. Nous nous ralliâmes et nous parvînmes enfin, avec notre convoi, au fort d’Outtovo, où Hadji-bey nous reçut à bras ouverts.

Ainsi finit cette expédition que nous avions entreprise en qualité d’amis et de conciliateurs de cette famille en guerre. Près de cinquante partisans des frères furent tués ou blessés. Nous eûmes de notre côté un soldat tué et quelques officiers et soldats blessés.

Hadji-bey avait dans son fort un coffre rempli de bons sequins : il paya au poids de l’or tout ce qu’on lui avait conduit, et ensuite nous revînmes bivouaquer à moitié chemin de Raguse, et le lendemain nous rentrâmes.

Deux mois après, une troisième expédition fut commandée pour aller encore au fort d’Outtovo 3 soi-disant pour y porter des vivres et des munitions ; mais le fait était qu’IIadji-bey n’en avait point besoin, et que ce n’était qu’un pur prétexte de le rançonner. 3,000 hommes du 79e régiment, du 23e et du 60e 4 commandés par le général de division se dirigèrent sur Outtovo et débusquèrent le corps turc qui bloquait ce fort. Nous lûmes

1 Par la droite. Les deux canons étaient à gauche.

- On força ensuite un mur en pierres sèches formant le centre du fer à cheval que présentaient les collines.

C'est le combat de Popovo. Omer-bey y fut tué avec une vingtaine de Turcs. De notre côté, il y eut un mort et quinze blessés (20 septembre).

3 Au bout de peu jours, les recrues d’Hadji-bey se laissèrent persuader de l’abandonner. Celui-ci, avec cinquante hommes, se tronva bloqué par 400. Il implora encore le secours du général Clauzel.

1 La 00e demi-brigade, formée le 1 Cr germinal an IV (20 mars 1796), fitpartie de l'armée du Nord; puis de celles de Sambre-et-Meuse,l'an V; du Rhin, de Batavie, l'an VI et VII, et d’Italie depuis l'an VIII.

près de huit jours absents, pendant lequel temps nous fûmes presque toujours accablés par les pluies.

Déjà nous nous étions aperçus que ces expéditions, loin d’être utiles au gouvernement, ne pouvaient au contraire servir qu’à lui faire des ennemis, et n’avaient d’autre objet que de favoriser l’intérêt de nos généraux; que nous n’en retirions jamais la moindre récompense, et que nos soldats ruinaient leur chaussure et leurs effets, objets bien précieux, surtout dans un pays où nous pouvions dillicilement les remplacer à cause de l’éloignement de nos dépôts. Nous résolûmes donc, les trois colonels des régiments présents, de faire nos représentations à cet égard au général de division, sur le terrain même. Nous lui démontrâmes avec fermeté qu’il nous était impossible de seconder les projets qu’il avait d’aller plus loin, pour régler de nouveaux intérêts de famille qui ne nous regardaient nullement, ni le gouvernement français ; que c’était exposer non seulement la vie de beaucoup de braves, mais encore ruiner gratuitement les officiers, ainsi que l’habillement et le petit équipement des soldats. Le général de division, nous voyant dans ces dispositions, se décida à temporiser avec les Turcs, et proposa un accommodement qui fut adopté par les frères ennemis.

Le malheureux Hadji-bey en fut quitte en payant avec de gros intérêts la poudre, les boulets, les gargousses, le biscuit, la farine, les moyens de transport, etc., etc. Il nous conduisit hors de son fort en nous souhaitant un bon voyage, et nous témoignant le désir de ne plus nous revoir à pareil prix *.

Malgré qu’Hadji-bey n’eût point lieu d’être content de

En décembre 1808. II restait avec cinquante hommes.

DALMATIE

la manière dont on le rançonnait, je sus cependant, après notre retour à Ilaguse, qu’il envoya au général de division deux très beaux chevaux de race, dont un pour moi ; chevaux qu’il avait promis de nous faire conduire à Raguse, lors de la deuxième expédition que nous fîmes à Outtovo. Je fus très reconnaissant de la bonne intention d’Hadji-bey; mais, quelques représentations que je fisse pour avoir le cadeau qui m’était destiné, je ne pus rien obtenir, et les deux beaux chevaux turcs sont restés dans l’écurie du général.

Après toutes les dépenses qu’Hadji-bey avait faites pour payer les secours des Français, et les présents qu'il ne cessa d’envoyer, il finit par en être la victime1 : il fut étranglé par ses frères, à l’époque de notre départ de la Dalmatie, qui eut lieu en mars 1809. Cet événement ne surprit personne.

Marmont lui avait obtenu le rang de pacha à deux queues.

Page 1