‹ Mémoires du Général Baron Roch GodartChapitre 40 sur 68 · V. A 18, aux notes · texte numérisé non relu

V. A 18, aux notes

2 Les autorités à Vilna étaient : Maret, duc de Bassano, ministre des Relations extérieures de l'Empire français, exerçant les pouvoirs d'un vice-roi en Lithuanie, c’est-à-dire la haute surveillance sur les administrations ;

La Commission provisoire du gouvernement du grand-duchc de Lithuanie, ayant pour président Hagendorp, et assistée de Bignon, procureur impérial ou commissaire du gouvernement;

Le gouverneur général de Lithuanie, comte de Hagendorp;

Le gouverneur de la ville et province de Vilna. La Lithuanie formait trois autres gouvernements : Bialystock, Grodno, Minsk.

RARON GODART.

MÉMOIRES Dl1 GÉNÉRAL GODART

de l'ace. L’ordre était à peu près rétabli, la police était parfaitement exécutée, et les vivres assurés1. Quelques réclamations que je fisse, j'eus le regret de voir presque toujours les hôpitaux sans linge à pansements, et manquant de médicaments.

Il se distribuait à Yilna journellement jusqu’à trente mille rations de pain, de la viande et des liquides à proportion.

Dans le commencement de novembre, la place de Vilna fut menacée par l’approche du corps russe, qui venait de la Moldavie et de la Valachie2. Déjà il s’était emparé de Slonim, et avait détruit ou mis en déroute le plus beau régiment de chevau-légers lanciers de la garde, formé de la jeune noblesse lithuanienne. Ce régiment, surpris dans Slonim, le 3 novembre, par deux régiments de cavalerie légère russe, fut perdu dans une heure de temps. 11 ne s’en sauva que 120 qui se retirèrent à Yilna s.

1 Le manque de charrois rendait difficile l'arrivage des vivres à Vilna, et leur expédition de là aux armées. Gouvion Saint-Cyr, chef du II" corps, s'en plaignait dès le commencement d’octobre.

Bignon se plaignait aussi, le 31 octobre, que les commissions; administratives ou comités ne levaient pas les réquisitions prescrites, sous prétexte que les consommations dépassaient la réalité. Par suite, il n’y avait pas d’approvisionnements. Cela ne contredit pas le général Godart qui avait commencé à débrouiller la situation seulement une dizaine de jours auparavant.

2Tchitchakof, avec 55,000 hommes, arrivé sur le cours supérieur de la Bérézina en octobre, marchait sur Minsk.

3 Dès le 22 octobre, des fuyards ont jeté l’épouvante dans Yilna.

Le 3“ régiment de chevau-légers fut formé par le général Konopka à Varsovie. Ses jeunes et brillants soldats étaient arrêtés a Slonim à visiter leurs parents quand les Russes parurent.

Des cosaques se montrèrent à Stolovitz et à Mir (5 et 7 novembre), et bientôt leurs détachements furent partout.

Outre les campagnards fugitifs et les débris des combats, les bandes désordonnées se formaient d’un autre élément : des soldats débandés avant toute rencontre, et réunis en troupes de pillards.

Eu ce même temps, le IIe corps d’armée éprouvaitégameut de grandes pertes à Polotsk, et après s’être battu quatre jours daus ses positions, il fut forcé de les abandonner et de se retirer, de manière queVilna se trouvait à découvert sur sa droite et sur sa gaucbe 1 .

Pour mettre au moins cette place, ouverte de tous côtés, à l’abri d’un coup de main, je proposai au gouverneur général 2 de faire sur-le-champ palissader toutes les avenues et les faubourgs; ce qu’il agréa. En peu de jours les travaux furent terminés. Des piquets de cavalerie et d’infanterie furent placés sur les routes principales par où l’ennemi pouvait déboucher.

Je n’avais alors à Vilna que quatre régiments polonais composés de recrues non encore habillés ni armés 3. Je fus obligé de prendre dans les hôpitaux et dans les magasins où j’en trouvai, et dans vingt-quatre heures tous furent à peu près armés et habillés.

Dans cet intervalle plusieurs régiments provisoires arrivèrent de la Prusse, et deux régiments de cavalerie au nombre de 1,200 hommes

Ces différentes troupes campèrent hors de la ville, et depuis ce moment la place de Yilna offrait un aspect imposant.

1 Gouvion Saint-Cyr, avec le IIe corps, de 22,000 hommes, livra aux 45,000 de Wittgenstein deux combats, le 18 et le 19, puis recula derrière l’Oula, et entra,’ à la fin d’octobre, en contact avec le VIe corps (Victor) sur la Bérézina. De là était venue à Vilna la panique dont le duc de Bassano plaisantait le 22 octobre.

Tchitchakof et Wittgenstein étaient près de réunir 80,000 hommes sur la Bérézina, en arrière de Vilna.

* Qui naturellement s’attribue, dans ses Mémoires, l’idée de son subordonné. V. A 19, aux notes.

3 Cependant, ces quatre régiments, ainsi que cinq de cavalerie et une sorte de gendarmerie, dataient officiellement du mois de juillet.

* C’était de la cavalerie napolitaine : garde royale et gardes d’honneur.

Cependant les nouvelles de la Grande Armée n’étaient rien moins que consolantes; quoique nous n’apprissions rien de bien positif de la retraite de Moscou, nous nous doutions bien que cette retraite devait être bien funeste à l'armée, puisque toutes les routes étaient interceptées et couvertes d’ennemis, et que le froid se faisait déjà sentir, vers la mi-novembre, de 20 à 25 degrés.

D’une part, le corps russe venant de la Turquie était parvenu, malgré le corps d’armée autrichien commandé par le prince de Schwartzemberg, à s’emparer de la place importante de Minsk entre Smoleuslc et Vilua, et à se mettre à cheval sur la grande route pour couper la retraite de l’armée

D’un autre côté, le IIe corps d’armée retiré de Polotsk s’était jeté sur la Bérézina où arrivèrent en désordre les dillérents corps d’armée de Moscou, et, au passage fatal de cette rivière, l’ennemi les entourait.

Quelques jours auparavant, nous étions parvenus à réunir environ 12,000 hommes d’infanterie et 2,000 hommes de cavalerie, et à les diriger en deux brigades, l’une sur Smorgoni, grande route de Vilna à Minsk, et l’autre sur Dolhinov, à l’effet de seconder le IIe corps, et de faciliter le passage de la Bérézina.

1 Le général russe Lambert mit en déroute à Koïdanov la brigade de Kochetski, presque entièrement composée de recrues polonaises; puis, malgré les efl'orts de Dombrowski, entra à Minsk, où le duc de Bassano avait fait réunir des approvisionnements suffisants pour une armée (15 et 16 novembre), et enleva le pont de Borizov (21), d’où il marcha sur Orcha.

Alors même, le duc de Bassano, dans son imperturbable sécurité, après plusieurs semaines sans nouvelles de Napoléon, écrivait à Macdonald : « Les affaires sont dans un état de complication très singulier. L’Empereur saura bien démêler cette fusée » (20 novembre); puis, au sujet d’un incident, qu’il venait « bien à propos pour occuper l’Europe et la distraire de ses méditations sur le silence de l'Empereur » (26 novembre).

Vers la fm de novembre, la 34° division, forte de douze bataillons d’infanterie, arriva à Vilna1. Ce renfort, joint aux troupes qui nous restaient, mit cette place dans un état respectable, et m’offrit les moyens d’utiliser les quatre régiments polonais en les détachant, savoir :

Un à Lida, pour entretenir les communications avec le corps du général Reynier qui était réuni au prince Schwartzemberg 2 ; un autre à Voronov, un troisième à Roudzichki, pour communiquer avec Grodno, et le quatrième à Sventsiany 3, pour communiquer avec Dunaburg sur la Dvinaoù il se trouvait une division française 4.

Un grand dépôt de cavalerie légère était établi à Méretch, pour refaire les chevaux malades ou blessés ;

Les débris du 3e régiment chevau-légers lanciers de la garde, à Troki.

Sept régiments de cavalerie de nouvelle formation étaient repartis dans la province de Samogitie ;

Et environ 1,500 cuirassiers et carabiniers démontés faisaient le service de l’intérieur à Vilna.

Toutes ces troupes ainsi établies relevèrent un peu l’esprit public déjà abattu par les revers qu’éprouvait la Grande Armée dans sa retraite de Moscou. Toutes les premières familles de la Lithuanie avaient pris le parti des Français, et occupaient des emplois au service du gouvernement. Chacun d’eux venait me consulter, et se plaisait encore à se faire illusion sur les malheurs qui

1 C’est la division Loison (du XIe corps), d’un effectif de 10,000 à 12,000 hommes, Allemands et Italiens.

2 C’est surtout du côté du midi qu’on avait des craintes. Hagendorp nous dit aussi que, quelques jonrs avant l’arrivée des bandes de Moscou et de la Bérézina, il avait dirigé des troupes lithuaniennes vers le Niémen.

3 Où Wittgenstein arriva bientôt.

1 Hagendorp, dès la fin du mois d’août, y avait posté le général de brigade Coutard avec 3,000 ou 4,000 hommes.

devaient bientôt s’appesantir sur leur malheureux pays1. Je les consolais comme je pouvais, et, comme eux, je ue pouvais me figurer que, dix jours plus tard, il n’existerait plus d’armée française sur leur territoire.

Nous étions à la fin de novembre. Le gouvernement de Yilna était devenu un fardeau terrible à supporter. Les hôpitaux manquaient des principaux objets; les hommes y mouraient en grand nombre, ainsi que dans les différents dépôts, sans aucun secours; les abus s’étaient multipliés dans toutes les branches de l’administration; de toutes parts la ville s’encombrait de monde; Vilna enfin était devenu un vrai labyrinthe à ne pouvoir s’y reconnaître. Je ne me décourageai cependant point et, quoiqu’étant tombé malade dans les premiers jours de décembre, je me forçai pour monter à cheval, et continuer de voir tout par moi-même. Les détails en tout genre étaient alors si compliqués que je fus obligé de maintenir mes bureaux en permanence pour l’expédition des affaires. Les approvisionnements ayant été sur le point de manquer, j’étais parvenu, au moyen de détachements polonais que j’avais envoyés dans la province de Yilna, à accélérer la rentrée des grains et à faire des magasins pour nourrir une armée de 120,000 hommes pendant trente-six jours2. Cet approvisionnement provisoire eût été bien important si les

1 On aime à citer les témoignages de sympathie inaltérable pour les Polonais, exprimés par Gouvion Saint-Cyr, Hagendorp, Godart, Pelleport, Bourgoing, etc.

! Ilagendorp dit 100,000 hommes pendant trois mois, ce qui serait prés du triple. Mais M. Thiers dit pour vingt jours de pain, farine, grains et pour plus longtemps de viande sur pied (10,000 bœufs), la difficulté des transports n’existant pas pour ce dernier article comme pour le premier. Cette évaluation concorde avec celle de Godart.

Scgur donne aussi ce chiffre de trente-six jours, mais c’est pour la viande. Il donne quarante jours pour les blés et farines.

circonstances eussent permis ensuite que l’armée pût borner sa retraite à Yilna. Mais il en fut autrement.

Les 4 et 5 décembre, notre position devint de plus eu plus critique; l’alarme se répandait partout en apprenant la retraite de l’armée et les malheurs qui l’accompagnaient h Chacun en ce moment en prévoyait les terribles résultats : il n’y avaitplus d’espoir de tenir pied; toutes les illusions étaient évanouies.

Le 5, je fus instruit par le duc de Bassano qu’une troupe de 40,000 fuyards, gelés et affamés, devait arriver à Yilna, et se proposait de piller la ville et les magasins. Partout, sur leur passage depuis Smolensk, ils avaient brûlé, pillé les villages et les villes, et menaçaient Yilna du même sort. Dans une pareille conjoncture, il importait de prendre les mesures les plus promptes pour prévenir, non seulement le pillage projeté, mais encore toute espèce de désordres, autant qu’il serait possible. Je lis connaître au maire et au commissaire de police tout le danger qu’il y avait pour la ville de Yilna si les habitants ne se prêtaient point à faire des sacrifices. Nous convînmes ensemble que tous les bourgeois feraient du pain et en donneraient à tous les soldats qui en auraient besoin2; que plusieurs de ces bourgeois, joints à quelques officiers, seraient envoyés sur la route de Minsk au-devant de ces militaires pour les disposer à se rendre tranquillement à Yilna où ils trouveraient des

' V. A 20, aux notes.

3 Déjà Hagendorp avait écrit, le 2, à Berthier que des délégués allaient être envoyés sur les points convenables pour rassembler les subsistances et faire fabriquer du pain. Le 2, c’était tard; le 5, combien plus ! Et combien insuffisant sans la présence d’une autorité militaire, supérieure, respectée, d’un prestige éprouvé ! Voilà ce qui manqua, plus que les ordres de distribuer les vivres à ceux qui se présenteraient, comme le prétend Ségur.

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