‹ Mémoires du Général Baron Roch GodartChapitre 41 sur 68 · VILNA · texte numérisé non relu

VILNA

vivres et des habits. Cette mesure eut tout le bon effet possible.

Chaque jour la confusion augmentait dans Yilna; les autorités isolées demandaient des chevaux de poste pour partir et se retirer. Il semblait, dés le 6 décembre, que personne ne tenait plus à rien et ne devait songer qu’à soi. Ce jour-là, à sept heures du matin, l’Empereur arriva, sous le nom du grand écuyer Caulaincourt '. On me 2 demanda de faire fournir vingt-sept chevaux de poste que je trouvai très heureusement; mais ce ne fut qu’avec beaucoup de peine, au milieu d’une foule de cavaliers qui se trouvaient dans la place, que je parvins à réunir une soixantaine d’hommes montés pour escorter les voitures; tant le désordre commençait à être grand ! Les ambassadeurs des différentes puissances partirent le même jour3. Les chevaux de poste ne pouvaient plus suffire; la plupart étaient exténués de fatigue.

Depuis le 7, le froid était de 27° à 30°. Le 8, les militaires arrivaient par bandes '* et sans armes, habillés ou plutôt déguenillés, et la têteenchilïonnée pour se garantir du froid. Les officiers, les généraux de tout grade, la plupart après avoir été pillés et dépouillés par les Cosaques, marchaient à pied, enveloppés de leurs pelisses, et encore à moitié gelés; tous languissant de la

'En réalité , Caulaincourt arrivai sept heures, devançant l'Empereur, et celui-ci à dix. C’est plus loin, en Allemagne, que Napoléon se déroba sous le nom du duc de Yicence. Le duc de Bassano rentra alors à Yilna.

2 On, c'est Hagendorp. L’escorte trouvée, celui-ci se rendit au faubourg de Kovno ; mais l’Empereur était parti.

3 Le général Treschkoô', envoyé de l’Autriche ; le général baron de Krusemarck, envoyé de la Prusse ; le ministre du Danemark ; M. Barlow, ministre des États-Unis, etc.

Le duc de Bassano était parti des premiers avec ses employés.

* Dès le 7 au soir. P. A 21, aux notes.

faim, et cherchant à se fourrer dans les maisons1 pour s’y restaurer et se mettre à l’abri de la rigueur du temps. Je m’estimai très heureux de pouvoir héberger quautité de ces messieurs, et de partager avec eux tout ce que j’avais, pendant les trois derniers jours que nous restâmes. Mes appartements étaient pleins, et ma maison était uue vraie caserne2.

Beaucoup de monde filait sans cesse sur la route de Ivovno, ne s’arrêtant à Vilna que pour s’y restaurer. Toutes les familles polonaises quittaient Vilna pour se rendre à Varsovie ou à Kœnigsberg. Lemaire de la ville, le commissaire de police et les principales autorités civiles abandonnaient leurs fonctions et désertaient le pays3.

Ma santé, dont je ne prenais aucun soin, s’était altérée au point que, dans la nuit du 8 au 9, j’étais malade à mourir. A quatre heures du matin, je crus devoir prendre de l’émétique, comme le remède le plus prompt pour me purger. Mais mon plus grand mal, quoique je souffrisse beaucoup, physiquement parlant, était de ne pouvoir, dans ces moments critiques, monter à cheval, et de

1 On essaya vainement de les rendre attentifs aux placards en r/rosses lettres désignant aux soldats de chaque corps d’armée un couvent où ils devaient se rendre et trouveraient de la soupe faite, de la viande, du pain et des appartements chauffés. Les employés et les officiers d’administration exigeaient des reçus pour les vivres et les vêtements délivrés. Mais bientôt, devant la pression de la foule, les vivres, qui étaient abondants, furent distribués aux premiers venus. Ce fut trop tard, et le reproche de Ségur est fondé ; mais ce retard tint précisément aux mesures dont on était convenu auparavant, et que Ségur paraît avoir ignorées.

* V. A 22, aux notes.

3 Voilà une cause de l’inanité des mesures arrêtées par Hagendorp •et Godart : le concours que les notables de la ville devaient fournir, aux abords de la ville particulièrement, n’exista pas. Le colonel de Fésenzac signale la confusion régnant à la municipalité comme chez le gouverneur.

ne pouvoir soutenir les fatigues et le froid auxquels j’allais être exposé.

Le 9, sur les neuf à dix heures du matin et le restant de la journée, arrivaient tous les débris de l’armée ; Yilna offrait le spectacle d’une ville absolument encombrée d’hommes, de chevaux et de voitures. Les maisons étaient pleines; beaucoup de malheureux qui étaient parvenus à se traîner jusque-là, dans l’espoir d’y trouver du soulagement, tombaient de fatigue et de faiblesse dans les rues et sur les places, et mouraient bientôt du froid. Toutes les portes de la ville étaient tellement encombrées qu’on ne pouvait plus y passer1. Enfin, c’était une véritable débâcle, puisque les Cosaques avaient déjà réussi à s’emparer de plusieurs faubourgs, et se trouvaient en quelque sorte pêle-mêle avec nos soldats 2.

La 34e division, dont j’ai parlé précédemment, se trouvait encore heureusement intacte3. Plusieurs détachements furent commandés pour faire la police et

1 « La porte (de Yilna) était encombrée, et ils se marchaient sur le corps les uns des autres pour s’ouvrir un passage. Il fut impossible d’y mettre ordre, même avec un bataillon auquel j’avais fait prendre les armes » (Hagendorp). Quoique le général Maison ait fait enfoncer des. magasins, on peut remarquer que Godart nous retrace des souffrances et non des violences, mais plutôt une résignation passive dans cette multitude.

* Berthier (rapport du 12) place l'approche des cosaques le 8 au matin. Ce n’aura été qu’une alerte. Leur hctman était Platof. Mais, le 9, l’entrée de fugitifs percés de leurs lances amena le désordre au comble.

3 Godart veut parler de la discipline et non du nombre. Ses 10,000 hommes étaient réduits à 2,000 environ. Du reste, il se peut que Godart, bien que présent, mais malade et sorti de Yilna dans la nuit, ait été mal instruit de son affreuse diminution, et même le fût encore en recueillant ces souvenirs un an après, en Hongrie. Les débris de la 34e étaient rentrés avec les débris de la garde. Lefèvre, commandant de la garde, rassembla enfin 000 hommes, Mortier 400, du II' et du IIIe corps.

empêcher surtout que les soldats et autres militaires armés ou susceptibles de faire le coup de fusil ue sortissent de Vilua sans ordre; mais cette mesure fut pour ainsi dire nulle. L’affluence pour sortir par la porte de Kovno, ou porte de France, était la même que pour entrer par la porte de Minsk (ou d’Ockmiany), ou de Russie, et il fut impossible d’empêcher les isolés de marcher ‘ . C’était une vraie procession sur la route de France depuis le 7.

Le roi de Naples2, le vice-roi d’Italie, le prince major général, les maréchaux, etc., etc., étaient arrivés dans la matinée du 9 à Vilna.

Vers le soir, mes fonctions cessèrent; le gouverneur général auquel j’avais envoyé mon aide de camp pour prendre ses ordres, me fit répondre que, d’après des ordres du roi de Naples, l’armée évacuait la place, le lendemain 10, à trois heures du matin s, et qu’en considération de l’état où je me trouvais, il m’engageait à partir quand je voudrais.

Je prévins sur-le-champ de ces dispositions tous mes camarades qui se trouvaient chez moi pour qu’ils se préparassent à partir; plusieurs étaient blessés ou malades.

1 2.400 hommes des dépôts s’échappent; la cavalerie démontée, qui devait passer à Meretch et à Olita, rentre en ville. Ils grossissent la tourbe, pendant que Ney avec 1,500 hommes (34e division, Bavarois, vieille garde) défend encore les approches.

2 II arrive avec sa garde et un débris de la garde impériale, ainsi que Berthier, à pied, le 8 au soir.

3 Murat et Berthier, après un entretien avec de Wrède, vont s’établir, le 9 au soir, dans le faubourg de Kovno. Berthier, à minuit, informe Hagendorp que Murat est parti avec le Ier et le IVe corps et la garde, formant un ellectif de 100 soldats et un plus grand nombre d’officiers.

Les Cosaques occupaient déjà les faubourgs et un hôpital militaire.

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