CHAPITRE PREMIER
PAYS-BAS
(mars 1761-avril 1793)
Godart soldat sous Louis XVI, puis soutien de sa famille. — Engagé volontaire et chef de bataillon en second au 6e bataillon du Pas-de- Calais. — Indiscipline, artifice et étrange appareil pour la punir, à Tournai. — Conspiration et révolte au nom de l’égalité à Ath. — Danger que court Godart. — Progrès de la discipline. — Garnison à Gand. — Gand évacué. — Godart dirige le materiel sur Lille, et est à l’arrière-garde. — Alertes.
Je me fis soldat, le 1er mars 1779 1 , dans le régiment d’Orléans infanterie2, à Béthune. Je devins caporal instructeur, le 1er mai 1782, à Lille eu Flandre, et, peu de temps après, ne voulant point faire mon état de l’état militaire, je rendis mes galons, et je renonçai dès lors à toute espèce d’avancement. La raison de ce changement provenait de ce que mon père et ma mère, se trouvant en quelque sorte réduits à la misère par l'inconduite et la débauche de l’ainé de mes frères, je me sen-
1 Ses états de service portent : Entré aie service le 13 mars.
2 Régiment formé en 1 G42. Il devint, en 1791, le 44° régiment qui servit dans les armées du Nord et Je Sambre-et-Meuse. A la formation des demi-brigades par amalgame, son 1er bataillon fut le noyau de la 65°.
BARON GODART
tais le seul capable de rétablir leurs affaires^ Je leur devais cette reconuaissance pour toutes les peiues qu’ils s’étaieut données depuis mon enfance, et pour les soins qu’ils avaient pris de m’élever jusqu’à l’âge où ils avaient lieu d’espérer d’en être récompensés par mon travail. La brutalité de mon frère à mon égard m’avait forcé, à dix-sept ans, d’abandonner la maison paternelle, et de me faire soldat.
Pendant sept ans et huit mois que je servis à cette époque, je me rappelle avoir été dans les endroits ciaprès, savoir : deux mois à Béthune (Artois) ; deux mois à Bayeux (Normandie)1 ; trois mois à Dinan (Bretagne) ; treize mois à Brest. (J’embarquai à Brest, le 26 novembre, sur le vaisseau V Actionnaire, de 64 canons 2. Le 15 janvier suivant, en faisant l’exercice du canon à poudre, je fus blessé à la jambe gauche, et je subis pour cette blessure un traitement de six mois à l’hôpital); un an à Poitiers (Poitou) 3 ; deux ans à Lille en Flandre ; un an à Dunkerque ; à peu près deux ans et demi à Douai, où j’achetai, le 5 octobre 1786, mon congé, ayant encore environ six mois à faire pour terminer mes huit années \ Je me rendis en conséquence auprès de mon père et de
’ On dirigeait des troupes sur le Havre et Saint-Malo pour la formation d’une armée de 30,000 hommes menaçant l’Angleterre d’un débarquement, et partagée en quatre divisions. Le régiment d’Orléans devait faire partie de la troisième. Il dut ensuite passer aux Antilles.
5 Une flotte franco-espagnole était réunie à Brest, sous le comte d’Orvilliers. L 'Actionnaire faisait partie de l’escadre bleue (huitième division). Il fut un des treize vaisseaux équipés au mois de novembre, et destinés aux îles. Les états de service de Godart disent : embarqué le 25 décembre.
3 Le projet de débarquement en Angleterre étant abandonné, l'armée de Bretagne fut licenciée en octobre, et le régiment d’Orléans renvoyé à l’intérieur.
4 Les états de service disent : congédié le 15 mars. C’est la date de l’expiration officielle.
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ma mère, et de suite je pris connaissance de leurs affaires, résolu, avec leur agrément, de me mettre à la tète de leur commerce, et de faire tout ce qui dépendrait de moi pour améliorer leur situation et adoucir leur existence. Je voulais enfin les mettre dans un état à ne plus avoir besoin de mon frère aîné, ni de moi-même dans le cas où je viendrais par la suite à m’établir. Mes bons vieux parents furent si contents de mes promesses et si convaincus de mes sentiments, qu’ils eu versèrent des larmes de joie. Mes autres frères et sœurs applaudirent également à mes intentions. Un an était bientôt écoulé que j’avais fait de grands progrès dans mon état et dans le commerce de mou père. J’étais parvenu à gagner l’estime générale des honnêtes habitants d’Arras, lieu de ma naissance, en avril 1761 '. Je me conduisais politiquement avec l’aîné de mes frères, dont la vie continuellement déréglée contrastait singulièrement avec celle que je menais. L’eau-de-vie lui sortait par les yeux ; on eût dit qu’il en avait bu assez pour faire tourner la roue d’un moulin. J’avais souvent eu à combattre la brutalité de ce frère ; il me fallut encore mesurer ses forces et nous boxer ; mais, quoique plus jeune de quatorze années, je lui donnai une telle correction qu’il ne lui prit plus envie de revenir à la charge. J’étais alors très vigoureux, sachant tirer des armes, et taillé de manière à ne point le redouter en rien. Tout fut ensuite pour le mieux du monde. Je ne m’occupai plus que de mon état, et je continuai à augmenter le gain et l’abondance dans la maison.
Le moment vint enfin où l’on forma des bataillons de volontaires. Voyant qu’il u’avait rien à gagner avec moi
1 Sa nomination de baron donne le 30 avril, mais son acte de baptême donne le 29 mars. (V. note A des pièces justificatives).
que des coups, mon aîué prit son parti en brave en s’enrôlant dans le 1er bataillon du Pas-de-Calais, et y devint caporal par égard pour son âge. Ainsi finit son histoire. Me trouvant seul, les affaires de mon père n’en allèrent que mieux.
En septembre 1792, la patrie ayant été déclarée en danger1, je me décidai, comme tout bon Français, à prendre les armes, et je m’enrôlai dans le 6e bataillon du Pas-de-Calais, en qualité de volontaire. Dans les premiers jours du mois d’octobre, je fus nommé capitaine au scrutin.
Vers le 12, j'acceptai le grade de chef de bataillon en second2. J’étais entièrement rassuré sur le sort de mes bons parents auxquels je laissais de quoi soutenir leur vieillesse, mon avancement rapide et la solde que j’en retirais me mettant à même de n’avoir besoin de rien emporter de la maison. Mon départ fut un coup terrible pour eux ; mais ils ne purent se défendre d’en approuver la raison. L’état militaire me convenait et m’offrait en même temps la certitude d’une existence honorable.
Le bataillon se trouvant organisé, armé et équipé dans les derniers jours de novembre, je reçus l’ordre de me rendre à Tournai le 2 décembre. Nous fûmes coucher à
1 Le décret est du 22 juillet; mais c’est à la fin d’août que les mesures d’exécution et les manifestations propres à exalter les esprits se multiplièrent avec le danger. Lors de la formation des gardes nationales, en 1789, Godard avait été nommé caporal instructeur, comme ancien soldat.
2 C’est du 31 octobre qu’est datée la formation officielle du bataillon, ainsi que la nomination de Godart comme lieutenant-colonel. On donnait ce titre aux chefs de bataillon.
C’est dans la matinée du 25 octobre qu'on procéda à l’organisation définitive du bataillon par la nomination des officiers de l’état-major, et que les citoyens Blanpain et Godart furent élus lieutenants-colonels (chef de bataillon en premier et chef de bataillon en second) ; mais leur choix donna lieu à quelques tiraillements, et retarda la déclaration officielle do l’organisation.
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Douai 1 ; le 3, à Orchies, où le bataillon coucha dans des
couvents. Cette même journée plusieurs militaires du bataillon se portèrent à quelques excès à Orchies, et
' Ordre du ministre de la guerre, en date du 25 novembre, au
insultèrent même les autorités locales. Je parvins, avec 1 aide de plusieurs officiers, à faire rentrer dans l'ordre les mutins, et à apaiser les habitants qui me promirent de tout oublier. Cependant ces magistrats ne tinrent point parole, et deux d'entre eux allèrent porter leurs plaintes au général gouverneur de Tournai. Le lendemain, le bataillon se mit en marche pour Tournai, et, à moitié route, je reçus l'ordre positif du général gouverneur O’Moran, de faire halte et de lui livrer tous les individus qui avaient participé aux désordres de la veille. Je sus en même temps qu’eu cas de refus de livrer les coupables, 4,000 hommes et quatre pièces de canon étaient disposés hors de la ville pour nous bien recevoir. D’après cela il n’y avait plus à balancer. Il fallut sérieusement s'occuper à découvrir les coupables, et la manière avec laquelle je m’y pris me réussit assez bien. Je feignis d’être content de ce qui s’était passé la veille, en témoignant mes regrets de ne pas m’être trouvé comme les autres dans l’affaire pour en faire voir de dures aux paysans (telle était mon expression.) J’engageai à cet effet, de concert avec mon quartier-maître1 et mon adjudant-major, quelques ivrognes connus à qui je donnai de l’eau-de-vie à boire, en traitant de farces et de bagatelles tout ce qui s’était passé le jour d’avant,
commandant d’Arras de faire partir le 6e bataillon du Pas-de- Calais et dis autres à la destination de Douai, etc.
L’ordre particulier pour le 6" bataillon est antérieur; car, le 17 novembre, le lieutenant-colonel Godart remet, en conséquence de cet ordre, à l’assemblée administrative du département, une pétition du conseil d’administration du bataillon qui demande des bas, des souliers, etc.
L’assemblée vote, à cet effet, un mandat de 10,000 livres.
' Le bataillon de volontaires étant une unité de corps, avait une importance particulière sous tous les rapports, avec son quartier-maître et sa compagnie de canonniers.
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et, avec quelques verres d'eau-de-vie de plus, je leur fis entendre que je désirais connaître les auteurs de la rixe pour leur en payer le lendemain matin autant. Un d’entre eux me répondit aussitôt que, si je voulais aussi lui payer le coup de croc ‘, il me ferait connaître ceux qui avaient commencé les farces; et, d’après ma promesse, il me nomma cinq des principaux auteurs dont il se dit un des premiers, et dont j’inscrivis les noms. Bientôt je donnai ordre de faire rassembler tout ce qui se trouvait dans le village, et nous fûmes prendre position dehors, en attendant le restant du bataillon qui n’était point encore arrivé. La réunion étant opérée, je fis former les faisceaux et défendre de quitter les rangs. Je fis connaître aux capitaines seulement la liste des individus que j’avais découverts, au nombre desquels se trouvait un lieutenant. Je mis en marche le bataillon, et, à notre arrivée à peu de distance de Tournai, je trouvai la colonne eu bataille sur deux lignes, et les canons en batterie. Quatre hussards vinrent nous reconnaître, le pistolet en joue, nous criant de ne point avancer. J’arrêtai sur-le-champ le bataillon devant lequel passa le général de division avec son état-major. Appelé par lui, je lui fis remettre les coupables qui furent conduits au centre de toutes les troupes, en présence desquelles ils eurent les cheveux et les sourcils rasés, et furent dégradés, et ensuite conduits par la gendarmerie dans les prisons. Le général fit former le bataillon en colonne, et nous harangua d’une manière imposante, en nous rappelant à nos devoirs, surtout les officiers. Il me complimenta particulièrement sur la fermeté que j’avais déployée, ce qui ne contribua pas peu à me
Synonyme chez les mariniers du coup d'étrier chez les cavaliers.
MÉMOIRES DU GÉNÉRA L GODAR
faire redoubler de zèle et de surveillance pour rétablir entièrement l’ordre. Ue nouvelles recherches me firent encore découvrir quatre individus complices des cinq premiers, parmi lesquels était un sergent-major. Ils subirent le même sort. Un semblable exemple devait servir à ce bataillon d’une bonne leçou ; mais on verra plus bas tout le contraire. Nous quittâmes Tournai pour nous rendre à Ath, petite ville à une journée de marche *.
Jusqu’au 1C1' décembre le bataillon avait reçu quinze sous par jour de solde que le département payait à ses frais. Du moment où il passa à la solde du gouvernement, il fut réduit à celle qu’on payait à l’armée. Cette diminution donna lieu à des murmures de toutes parts. Malgré tous les ordres notifiant que les volontaires n’avaient rien à réclamer, puisqu'ils étaient payés comme les autres troupes de l’armée; malgré toutes les représentations et les menaces, on eut beaucoup de peine à leur faire entendre raison2. Les plus entêtés désertèrent. Je continuai néanmoins l’instruction à Ath, et, vingt jours après mon arrivée dans cette ville, une insurrection dirigée contre moi personnellement eut lieu parmi les soldats : 1° parce que je faisais faire l’exercice tous les jours; 2° parce que je leur faisais tort, disaient-ils, de l’eau-de-vie qu’ils devaient recevoir tous les matins ; 3° parce que le surplus de la solde, qu’ils prétendaient que je recevais, entrait, selon eux, dans ma poche et
1 Ath avait été occupé, le 8 novembre, par le maréchal de camp Berneron. Avant ce déplacement Godart avait dû faire un voyage à Arras. F. B, aux notes.
5 De même, le 8 décembre, la légion des Volontaires américains et du Midi, à Amiens, au moment d’un ordre de départ, protesta et envoya une députation au Ministre pour savoir s’ils étaient troupe de ligne ou volontaires. D’autres volontaires, à Calais, se firent attribuer une augmentation de solde, le 14 février 1793.
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dans celle du quartier-maître ; 4° parce qu’enfin ils étaient volontaires et devaient être traités comme tels, disant que les officiers devaient les regarder comme leurs bienfaiteurs, puisqu’ils les avaient nommés officiers au scrutin lors de la formation ', et qu’il ne dépendait que d’eux d'en nommer d’autres. En effet, avant que l’insurrection éclatât, ils avaientehoisi parmi eux huit commissaires qui devaient s’occuper de nommer et de remplacer les officiers qui ne leur convenaient pas (bien entendu que j’étais le premier de ce nombre). Déjà leur choix était fait des plus mauvais«|ujets. Comme instructeur, ils m’avaient nommé caporll. Enfin l’on découvrit leurs projets. Je fis arrêter, à l’appel du soir, leshuitcommissaires, et les lit conduire à la prison de la ville. Le lendemain matin, vers les neuf heures, leurs partisans se transportèrent à la prison pour les délivrer. M’étant trouvé dans les environs, un d’eux se mit à crier : « Le voilà ! » J’allais au-devant d'eux pour les exhorter à rentrer dans l’ordre, lorsque tout à coup plus de cinquante tombèrent sur moi, les uns criant : « A la lanterne ! » les autres : « Tue, tue! C’est un despote qui soutieut l'ancien régime, et fait mépris de la liberté et de l'égalité! » Tandis qu’une foule d’individus me frappaient et me déchiraient la figure, je fus très heureusement délivré par quelques-uns de mes braves officiers qui me conduisirent chez moi. Malgré que j’étais tout ensanglanté, je voulais m’armer de mon sabre et de mes pistolets, et, avec l’aide des officiers qui se trouvaient en ce moment avec moi, retourner, le sabre et le pistolet aux mains, pour les forcer de se dissoudre. Les observations des officiers me ramenèrent à des moyens plus prudents.
1 V. C, aux notes.
Ils me représentèrent que ma vie était en danger ; qu’ils étaient certains que les révoltés eu voulaient à mes jours, et ils me conseillèrent d’aller trouver le lieutenant-général O'Morau, à Tournai, auquel j’avais déjà fait part de ce qui se tramait dans le bataillon, et de lui demander une justice éclatante de l’insulte faite à ma personne et à mon caractère. Je me décidai à suivre leurs avis, et, accompagné de deux de ces officiers, nous primes la route de Tournai où nous arrivâmes le soir. J’appris que le général ne se trouvait plus dans cette ville, et qu’il était parti la veille pour Lille. Après quelques rafraîchissements, je résolus de partir pour Mons où se trouvait un général de division1. Il était neuf heures du soir, et nous montâmes à cheval, prenant la route de Mons, où nous arrivâmes le lendemain matin à huit heures. Le chirurgien m’ayant pansé, je me rendis sur les dix heures chez le général qui, me voyant dans cet état, et ayant pris connaissance de toutes les pièces et rapports constatant la rébellion, ainsi que d’une somme à peu près de vingt mille francs que j’avais tirée et emportée de la caisse dans la crainte qu’ils ne fussent pillés, ordonna à un officier et trente dragons de se rendre sur-le-champ à Ath pour y prendre les huit commissaires qu’on supposait encore détenus. Mais on doit bien se figurer qu’ils furent mis en liberté le jour môme qu’on m’avait si bien traité.
L’officier arrivé à Ath fit part de sa commission au chef qui me remplaçait. Mais, soit faiblesse ou crainte, ce dernier se borna à faire venir chezlui les huit individus, dont le détachement de dragons se saisit aussitôt. L’officier commandant, connaissant combien il importait d’en
1 Ferrand-Becays.
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imposera ces mutins et d’accélérer son départ, leur dit, eu présence de ses dragons, qu’il passerait son sabre au travers du corps du premier des huit qui quitterait son rang. Il les disposa, sans perdre de temps, au milieu de sou escorte, et sortit de la ville en doublant le pas. La mission de cet officier était d’autant plus délicate que, s'il eût mis la moindre lenteur à l’exécuter, elle n’aurait eu aucun eiïet, et la sûreté de son détachement eût été infailliblement compromise. En effet, à peine ils étaient sortis que le bruit, qui s'était répandu à la caserne, que leurs camarades avaient été arrêtés et étaient conduits à Mous, fit courir une foule de leurs partisans, les uns armés, les autres sans armes, sur cette route, pour les délivrer. N’ayant pu les joindre, ils rentrèrent en ville comme des furieux, criant : « A la trahison !» et : « Vengeance! » Les officiers qui s’étaient rendus au quartier, et qui s’étaient réunis aux sous-officiers et soldats qui ne prenaient aucune part à l’insurrection, cherchèrent en vain à ramener ces mutins au bon ordre. Des cris se firent entendre : « A la lanterne ! » Deux des officiers qui m’étaient étroitement attachés furent saisis, et déjà ou les attachait à des lanternes, lorsqu'on parvint à les Sauver. Dans ces entrefaites, ce qu’il y avait de soldats du bataillon non révoltés prit les armes et se rangea du côté des officiers qui réussirent à apaiser les troubles. On nota les plus coupables, et deux officiers arrivèrent, à cinq heures du matin, le lendemain, pour me faire le rapport de tout ce qui s’était passé. J’en donnai connaissance au général auquel je crus devoir demander le licenciement du bataillon ; mais il m'observa que, le fond en étant bon, il convenait plutôt de ne point le licencier, et qu’il suffisait d’un exemple sévère envers les coupables. J’étais absent de mon bataillon depuis six
jours; je pris en conséquence congé de lui. Je n’eus qu’à me louer des choses flatteuses qu’il me dit en partant. Il m’exhorta à continuer de faire maintenir l’ordre, et me lit donner un détachement de cinquante dragons, avec la disposition de dix gendarmes, pour me seconder en cas de besoin.
Je rentrai à Ath à midi précis, et sur-le-champ je fis prendre les armes au bataillon qui fut conduit sur la place. Je fis monter à cheval les dragons et gendarmes, que je plaçai en bataille derrière le bataillon. Je me rendis moi-môme à cheval devant le front où, après avoir fait former le cercle, j’ordonnai la lecture des ordres du général, et prononçai un petit discours analogue à la circonstance. Immédiatement après, je fis rompre le cercle, mis pied à terre et disposai la compagnie de gauche devant le centre et à trente pas, faisant face au bataillon. Je fis l'appel moi-même des individus qui avaient été désignés pendant mon absence comme auteurs de la seconde insurrection ; je les fis sortir des rangs, ensuite désarmer et conduire en prison. La troupe défila et puis rentra dans ses quartiers.
Tous les habitants d’Ath, qui m’avaient cru tué par les révoltés, ayant été témoins de cette expédition, manifestèrent leur joie de me voir triompher après de tels événements, et me plaignaient de bonne foi d’avoir été aussi maltraité par mes propres soldats.
Seize individus, auteurs de la révolte, parmi lesquels était un lieutenant, furent arrêtés, et le lendemain je les fis conduire, sous l’escorte du détachement de dragons, au général gouverneur de Mons, en le priant de les faire traduire, avec les huit premiers, à une cour martiale pour y être jugés.
Bientôt je repris le cours de mes exercices, et je par-
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vins à faire manœuvrer mon bataillon, et à le discipliner comme un ancien bataillon de troupes de ligne '.
Le 20 janvier, je reçus l’ordre de me rendre à Gand, pour y tenir garnison à la citadelle. Ce changement me convenait parfaitement pour faire venir mon bataillon au degré d’instruction et de discipline où il est parvenu.
A la retraite de Dumouriez, je fus chargé de faire évacuer les magasins de cette place qui servait d’entrepôt à l’armée 2. Environ cinq cents voitures chargées d’effets furent conduites à Lille ; vingt-six grands bateaux chargés de farine, riz et autres objets, furent aussi expédiés, et vingt-deux arrivèrent à bon port ; les quatre autres qui ne pouvaient pas suivre la marche des vingt-deux, étant continuellement harcelés par l’ennemi qui voulait s’en emparer, furent brûlés par ordre de l’officier qui se jeta sur la rive opposée avec les dix hommes d’escorte, et rejoignit le convoi. A l’exception de ces quatre bateaux qui ne purent être sauvés, tout le reste arriva à la destination, et je n’eus que des éloges à faire aux différents détachements qui les avaient escortés.
Pendant cette évacuation, j’eus lieu d’être surpris de voir arriver mes vingt-cinq individus que j'avais envoyés dans les prisons de Mons. L’officier me remit une lettre
• Dumouriez s’était félicité aussi d’avoir fait, de sept bataillons de fédérés insurbordonnés et violents, d’excellents soldats. De même d’autres fédérés, contre qui le général Chazot avait été impuissant à Sédan, furent transformés à la voix de Beurnonville marchant au secours de Lille (octobre 1792).
Plus tard, Houchard, Jourdan, Duhesme, etc., en dénonçant l’indiscipline des volontaires, proclament leur brillante valeur au feu (août 1793, et suiv.).
Pour le bataillon de Godart, son assertion est confirmée par le rapport qui le cite, avec des gendarmes de Paris et le 5° régiment de chasseurs à cheval, comme les meilleures des troupes qui défendaient Dunkerque.
* V. D. aux notes.
du général cl une let tre du commissaire'du gouvernement qui constataient le repentir de ces malheureux. Le général en chef Du mouriez et le représentant du peuple leur avaient accordé leur pardon. Je fis quelques difficultés à les recevoir ; mais, sur la promesse que l’officier me lit, au nom de sa clique, que je n’aurais désormais rien à leur reprocher, je me laissai fléchir, et je me promis d’oublier leur faute, à condition qu’ils s’engageraient par serment à devenir en tout l’exemple du bataillon. Je fis donc rassembler le bataillon, et, après le serment prêté, je les fis entrer dans les rangs. Je fis ensuite jeter à l’eau toutes les poudres et les boulets qu’on n’avait pu faire transporter, et, vers les cinq heures du soir, nous évacuâmes Gand pour nous rendre à Bruges où nous arrivâmes le lendemain à huit heures du matin.
Dans la marche de nuit, nous eûmes une petite alerte à peu de distance d’un village que nous venions de traverser. Je faisais l’arrière-garde de la colonne avec mon bataillon, une compagnie de canonniers et deux pièces de canon, lorsqu’on entendit plusieurs coups de fusil et des cris : A moi! Sur-le-champ je piquai des deux, et me dirigeai seul vers quelqu’un que j’apercevais dans un champ de pommes de terre ; tout à coup mon cheval fit la culbute, et je roulai dessous; mon pistolet, partant au même moment, perça la coiffe de mon chapeau, et me blessa au-dessus de l’oreille. Au bout de plusieurs minutes que je revins à moi, je me relevai, et, trouvant mon cheval debout à côté, je le remontai et rejoignis la colonne. Je sus alors que c’étaient des pillards qui, en passant dans le village, avaient obligé les paysans à les chasser.
A notre arrivée à Bruges, nous fûmes assez surpris de trouver aux quatre coins de la ville quatre pièces de
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canon en batterie chargées à mitraille. Le peuple ne paraissait point tlu tout disposé à nous soulïrir longtemps dans cette ville 1 ; ce qui nous détermina à l’évacuer vers les dix heures du soir, et à nous diriger sur Nieuport où nous arrivâmes le lendemain matin. Nous nous y reposâmes quelques heures, et nous partîmes ensuite pour Fûmes où nous arrivâmes le soir.
Nous étions tellement fatigués qu’on nous logea chez le bourgeois, et que, quelques mesures qu'on eût prises pour se garder pendant la nuit, si l’ennemi eut paru, il nous aurait indubitablement tous surpris dans le sommeil.
L’approche de l’ennemi nous contraignit ensuite d’évacuer cette place, et d’aller prendre des cantonnements aux environs de Dunkerque (France), et quelques jours après nous nous rendîmes à Gywelde2 où l’on forma un camp.