TRAHISON DES SAXONS
prussien Blucher, il se détermina à passer la Partha ou-dessus du village de Mockau, à la tête des troupes suédoises et d'un corps russe placé sous ses ordres ^ Lorsqu'une brigade de hussards et de lanciers saxons, postés sur ce point, vit arriver les Cosaques qui précédaient Bernadotte, elle marcha vers eux comme pour les charger; mais faisant tout à coiip volte-face et oubliant à quoi ils exposaient leur vieux roi, notre allié, qui se trouvait au milieu des troupes de Napoléon, les infâmes Saxons, dirigèrent leurs fusils et leurs canons contre les Français !
La tête d^armée conduite par Bernadotte, suivant la rive gauche de la Partha, se dirigea vers Sellerhausen, défendu par Reynier. Ce général, dont le corps d'armée était presque entièrement composé de troupes provenant des contingents allemands, ayant été témoin de la désertion de la cavalerie saxonne, se défiait de l infanterie de cette nation, qu'il avait placée près de la cavalerie de Durutte, afin de la contenir; mais le maréchal Ney, trop confiant, lui prescrivit de déployer les Saxons et de les envoyer soutenir un régiment français qui défendait le village de Paunsdorf. Mais à peine les Saxons furent-ils à quelque distance des troupes françaises, que, apercevant dans la plaine de Paunsdorf les enseignes prussiennes, ils se précipitèrent vers elles au pas de course, ayant à leur tête l'indigne général Russel, leur chef. Quelques officiers français, ne pouvant comprendre une pareille trahison, pensaient que les Saxons allaient attaquer les Prussiens;
' Le comte de Rochcchouart nous raconte d'une façon très pittoresque la mission qu'il eut à remplir auprès de Bcrnadotio, (jui hésitait encore à passer l'Elhe au mois de septembre; il nous drci it également sa rencontre avec le prince royal de Suède, « superbe au milieu de la mitraille, entouré do morts et de blessi'S... », sur le cbamp de bataille de Leipzig. (Note de Védileur.)
aussi le général dressot, chef d'état-major de Ucyuier, courut-il vers eux pour modérer ce qu'il croyait être un excès d'ardeur; mais il ne trouva plus devant lui que des ennemis! Cette défection d'un corps d'armée tout entier, qui produisit un vide effrayant dans le centre de l'armée française, eut, de plus, le grave inconvénient de ranimer l'ardeur des alliés, et, sur-le-champ, la cavalerie wurtembergeoise suivit l'exemple des Saxons.
Non seulement le prince de Suède Bernadotte accueillit dans ses rangs les perfides Saxons, mais il réclama le secours de leur artillerie pour augmenter l'effet de la sienne, et supplia même l'ambassadeur anglais de lui prêter la batterie de fusées à la Congrève qu'il avait amenée avec lui, et que l'ancien maréchal de France fit diriger sur les Français.
A peine le corps saxon fut-il dans les rangs des ennemis, qu'il signala sa trahison en faisant contre nous une décharge générale de toute son artillerie, dont le commandant s'écria, en arrivant parmi les Russes, « qu'après « avoir brûlé la moitié de ses munitions pour les Fran- « çais, il allait tirer le reste contre eux! » En effet, il lança sur nous une grêle de projectiles, dont mon régiment reçut une très large part, car je perdis là une trentaine d'hommes, au nombre desquels était le capitaine Bertin, officier du plus grand mérite : ce brave eut la tête emportée par un boulet.
C'était cependant Bernadotte, un Français, un homme auquel le sang français avait procuré une couronne, qui nous portait ainsi le coup de grâce !
Au milieu de cette déloyauté générale, le roi de Wurtemberg présenta une honorable exception, car, ainsi que je l'ai déjà dit, il avait prévenu Napoléon que les circonstances allaient le forcer à abandonner son parti; mais, même après qu'il eut pris cette suprême décision,
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il mit dans son exécution les procédés les plus loyaux, en prescrivant à celles de ses troupes placées dans son voisinage de n'agir contre les Français qu'après leur avoir dénoncé les hostilités dix jours d'avance, et, bien que devenu ennemi de la France, il chassa de son armée le général, ainsi que plusieurs officiers wurtembergeois, qui avaient entraîné ses troupes dans les rangs des Russes pendant la bataille de Leipzig, et retira toutes les décorations aux régiments transfuges.
Cependant Probstheyda continuait à être le théâtre de la lutte la plus meurtrière. La vieille garde, déployée derrière le village, se tenait prête à voler au secours de ses défenseurs. Le corps prussien de Bulow, ayant essayé de faire un mouvement en avant, fut écrasé; mais nous perdîmes dans ce combat le brave général Delmas, militaire distingué et homme des plus honorables, qui, brouillé avec Napoléon depuis la création de l'Empire, avait passé dix ans dans la retraite, mais avait sollicité du service dès qu'il avait vu sa patrie en danger.
Au milieu d'une affreuse canonnade et de vives attaques partielles, les Français se maintenaient sur toute la ligne dans leurs positions. Ainsi, vers la gauche, le maréchal Macdonald et !e général Sébastiani avaient conservé le terrain situé entre Probstheyda et Stotteritz, malgré les nombreuses attaques des Autrichiens de Klenau et des Russes de Doctoroff, lorsque tout à coup celles de nos troupes qui étaient placées sur ce point furent assaillies par une charge de plus de 20,000 Cosaques et Baskirs. Les efforts de ces derniers portèrent principalement sur le corps de cavalerie du général Sébastiani.
En un clin d'oeil, les barbares entourèrent à grands cris nos escadrons, contre lesquels ils lancèrent des mil-
liers de flèches, qui ne nous causèrent que très peu de pertes, parce que les Baskirs, étant totalement irréguliers, ne savent pas se former en rangs et marchent tumultueusement comme un troupeau de moutons. Il résulte de co désordre que ces cavaliers ne peuvent tirer horizontalement devant eux sans tuer ou blesser ceux de leurs camarades qui les précèdent. Les Baskirs lancent donc leurs flèches paraboliquement, c'est-à-dire en l'air, en leur faisant décrire une courbe plus ou moins grande, selon qu'ils jugent que l'ennemi est plus ou moins éloigné; mais cette manière de lancer les projectiles ne permettant pas de viser exactement pendant le combat, les neuf dixièmes des flèches s'égarent, et le petit nombre de celles qui atteignent les ennemis ayant usé pour s'élever en l'air presque toute la force d'impulsion que la détente de l'arc leur avait communiquée, il ne leur reste plus en tombant que celle de leur propre poids, qui est bien faible; aussi ne font-elles ordinairement que de fort légères blessures. Enfin, les Baskirs n'ayant aucune autre arme, c'est incontestablement la troupe la moins dangereuse qui existe au monde.
Cependant, comme ils arrivaient sur nous par myriades, et que plus on tuait de ces guêpes, plus il en survenait, l'immense quantité de flèches dont ils couvraient l'air devait nécessairement, dans le nombre, faire quelques blessures graves; ainsi, un de mes plus braves sous-officiers légionnaires, nommé Meslin, eut le corps traversé par une flèche qui, entrée par la poitrine, lui sortait dans le dos ! L'intrépide Meslin, prenant la flèche à deux mains, la cassa et arracha lui-même les deux tronçons de son corps, ce qui ne put le sauver : il succomba peu d'instants après. C'est, je crois, le seul exemple de mort que l'on puisse citer à la suite d'un coup de flèche tiré par un Baskir. Mais j'eus plusieurs hommes et chevaux
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atteints, et fus moi-même blessé par cette arme ridicule.
J'avais le sabre à la main; je donnais des ordres à un officier et j'étendais le bras pour lui indiquer le point vers lequel il devait se diriger, lorsque je sentis mon sabre arrêté par une résistance étrange, et éprouvai une légère douleur à la cuisse droite, dans laquelle était implantée d"un pouce dans les chairs une flèche de quatre pieds de long dont l'ardeur du combat m'avait empêché de sentir lé coup. Je la fis extraire par le docteur Parot et placer dans une des caisses de l'ambulance régimentaire, car je voulais la conserver comme monument curieux; je regrette qu'elle se soit égarée.
Vous comprenez bien que pour une blessure aussi légère, je ne m'éloignai pas de mon régiment, d'autant plus que le moment était fort critique... En effet, les renforts amenés par Bernadotte et Bliicher attaquaient vivement le bourg de Schônfeld, situé non loin du lieu où la Partha entre dans la ville de Leipzig. Les généraux Lagrange et Friederichs, qui défendaient ce point important, repoussèrent sept assauts et chas* sèrent sept fois les alliés des maisons qu'ils avaient enlevées! Le général Friederichs fut tué dans ce combat; c'était un excellent et très brave officier, qui joignait à ces qualités morales l'avantage d'être le plus bel homme de toutes les armées françaises.
Cependant, les ennemis allaient peut-être se rendre maîtres de Schônfeld, lorsque le maréchal Ney vola au secours de ce village, qui resta au pouvoir des Français. Le maréchal Ney reçut à l'épaule une contusion qui le força de quitter le champ de bataille.
Quand la nuit vint, les troupes des deux armées étaient sur une grande partie de la ligne dans la même position qu'au commencement de la bataille; ce soir-là, les cavaliers de mon régiment, ainsi que ceux de toutes les divi-
sions du corps de Sébastian!, attachèrent leurs chevaux aux mêmes piquets qui leur avaient servi à la fin des trois journées précédentes, et presque tous les bataillons occupèrent les mêmes bivouacs. Ainsi cette bataille, dont les ennemis ont tant célébré le succès, fut indécise, puisque, bien inférieurs en nombre, ayant contre nous presque toutes les nations de l'Europe et comptant une foule de traîtres dans nos rangs, nous ne perdîmes pas un pouce de terrain!... Aussi le général anglais sir Robert Wilson, qui se trouvait à Leipzig en qualité de commissaire britannique, et dont le témoignage ne peut être suspecté de partialité, dit-il au sujet de cette bataille : « Malgré la défection de l'armée saxonne au milieu du « combat, malgré le courage ardent et persévérant des « troupes alliées, on ne put enlever aux Français un seul t des villages qu'ils se proposaient de garder comme te essentiels à leur position. La nuit termina l'action, lais- « sant aux Français, surtout aux défenseurs de Probs- « theyda, la gloire d'avoir inspiré à leurs ennemis une « généreuse envie 1... »
Après le coucher du soleil, au moment oii commençait l'obscurité, je reçus l'ordre de faire cesser sur le front de mon régiment ce tiraillement inutile qui suit ordinairement les engagements sérieux. Ce n'est pas sans peine que l'on parvient à séparer alors les hommes des deux partis qui viennent de combattre les uns contre les autres, d'autant plus que, pour ne pas faire connaître cette disposition aux ennemis, qui pourraient en profiter pour fondre à l'iniproviste sur nos avant-postes, on ne se sert ni de tambours ni de trompettes pour prescrire aux tirailleurs de cesser le feu et de se réunir pour rejoindre leurs régiments; mais on fait prévenir à voix basse les chefs des pelotons, qui envoient des sous-officiers chercher en silence les petits postes. Les ennemis, de leur côté, agis^
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sant de même, le [feu diminue insensiblement et finit bientôt entièrement.
Afin de m'assurer qu'on n'oubliait aucune vedette sur le terrain et que cette petite retraite vers le bivouac était exécutée en bon ordre, je la faisais habituellement diriger par un adjudant-major. Celui qui était de service ce soir-là se nommait le capitaine Joly, militaire instruit, fort capable et d'un grand courage, mais un peu obstiné. . 11 en avait donné des preuves quelques mois avant la bataille, lorsque, chargé de distribuer aux officiers des chevaux de remonte, dont l'Empereur faisait présent à ceux d'entre eux qui avaient fait la campagne de Russie, M. Joly, malgré mes observations et celles de ses amis, * avait choisi pour lui un superbe cheval blanc, dont ni moi ni aucun de mes camarades n'avions voulu à cause de sa robe trop éclatante, et que j'avais d'abord mis au rang des trompettes. Aussi, le soir de la bataille de Leipzig, au moment où M. Joly, en remplissant ses fonctions, marchait au pas derrière la ligne des tirailleurs, la blancheur de sa monture fut si bien remarquée par les ennemis, malgré l'obscurité, que le cheval et le maître furent tous deux grièvement blessés. Le capitaine avait reçu une balle au travers du corps et mourut pendant la nuit, dans une maison du faubourg de Halle, où j'avais fait transporter la veille le commandant Pozac.
Bien que la blessure de celui-ci ne fût pas dangereuse, il se désolait en pensant que probablement l'arméefrançaise s'éloignerait et qu'il resterait prisonnier des ennemis, qui s'empareraient alors du sabre d'honneur qui lui avait été donné par le premier Consul après la bataille de Marengo, lorsqu'il n'était encore que sous-officier; mais je calmai ses justes regrets en me chargeant du glorieux sabre, qui, transporté par un des chirurgiens du régiment, fut remis à Pozac à son retour en France.