‹ Mémoires du général Bon de Marbot (volume 2)Chapitre 18 sur 176 · WILKOMIR · texte numérisé non relu

WILKOMIR

cavalerie, dans lequel Octave de Ségur, mon ancien camarade de Tétat-major de Masséna, fut pris par les Russes à la tête d'un escadron du 8« de hussards qu'il commandait. Octave était le frère aîné du général comte de Ségur.

Le jour même oij l'Empereur entrait dans Wilna, les troupes du maréchal Oudinot rencontrèrent le corps russe de Wittgenstein à Wilkomir, où eut lieu le premier engagement sérieux de cette campagne. Je n'avais jamais servi sous les ordres d'Oudinot. Ce début confirma la haute opinion que j'avais de son courage, mais il m'en donna une plus faible de ses talents militaires.

Un des plus grands défauts des Français, quand ils font la guerre, est de passer sans raison des précautions les plus minutieuses à une confiance sans bornes. Or, comme les Russes nous avaient laissés franchir le Niémen, envahir la Lithuanie et occuper Wilna sans opposer de résistance, il était devenu de bon ton, parmi certains officiers, de dire que les ennemis fuiraient toujours et ne tiendraient nulle part. L étal-major d'Oudinot, et ce maréchal lui-même, émettaient souvent cette opinion et traitaient de contes les rapports que faisaient les paysans sur un gros corps de troupes russes placé en avant de la petite ville de Wilkomir. Cette incrédulité fut sur le point de nous devenir fatale; voici comment.

La cavalerie légère, étant les yeux des armées, marche habituellement en avant et sur les flancs. Mon régiment précédait donc les divisions d'infanterie d'une petite lieue, lorsque, arrivés non loin de Wilkomir, sans avoir rencontré un seul poste ennemi, je me trouvai en face d'une forêt d'immenses sapins au milieu desquels les pelotons à cheval pouvaient aisément circuler, mais dont les hautes branches masquaient au loin la vue.

56 MÉMOIHJ-S DU GÉNÉRAL DE MAKBOT.

Craignant une embuscade, j'arrêtai le régiment et lançai à la découverte un seul escadron, commandé par un capitaine fort intelligent, qui revint au bout d'un quart d'heure m'annoncer la présence d'une armée ennemie. Je me porte alors rapidement à l'extrême lisière de la foret, d'où j'aperçois à une portée de canon la ville de Wilkomir protégée par un ruisseau et par une colline sur laquelle se trouvaient en bataille 25 à 30,000 fantassins ennemis, avec cavalerie et artillerie t.. .

Vous serez sans doute étonnés que ces troupes n'eussent en avant d'elles ni grand'gardes, ni petits postes, ni éclaireurs; mais c'est l'usage des Russes, lorsqu'ils sont résolus à défendre une bonne position, d'en laisser approcher le plus près possible leur ennemi sans que le feu de leurs tirailleurs le prévienne de la résistance qu'il va éprouver, et c'est seulement lorsque ses masses sont à bonne portée qu'ils les foudroient avec l'artillerie et la mousqueterie, ce qui étonne et ébranle les soldats de leurs adversaires!... Cette méthode, qui offre peut-être quelques avantages, a souvent eu de bons résultats pour les Russes; aussi le général Wittgenstein nous préparait-il une réception de ce genre!...

Le cas me parut si grave que, sans montrer mon régiment, je le fis rentrer dans la forêt et courus de ma personne au-devant du maréchal Oudinot pour le prévenir de l'état des choses. Je le trouvai hors du bois, dans une plaine, où, après avoir mis pied à terre et fait arrêter ses troupes, il déjeunait fort tranquillement au milieu de son état-major. Je m'attendais à ce que mon rapport le tirerait de cette fausse sécurité, mais il me reçut d'un air incrédule, et, me frappant sur l'épaule, il s'écria : « Allons, voilà Marbot qui vient de nous trouver 30,000 hommes à étriller! » Le général Lorencez, gendre et chef d'état-major du maréchal Oudinot, fut le

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seul à me croire; il avait été jadis aide de camp d'Augereau et me connaissait de longue date. Il prit donc ma défense, en faisant observer que lorsqu'un chef de corps disait : « J'ai vu », il devait être cru, et que négliger les avertissements des officiers des troupes légères était s exposer à de grands revers. Ces observations du chef d état-major ayant fait réfléchir le maréchal, il commençait à me questionner sur la présence de l'ennemi, présence dont il paraissait douter encore, lorsqu'un capitaine d'état -major, M. Duplessis, arrivant tout essoufflé, vient dire qu'il a parcouru tous les environs, pénétré même dans la forêt, et qu'il n'a pas vu un seul Russe! En entendant ce rapport, le maréchal et son état-major se prirent à rire de mes craintes, ce qui m'affecta vivement. Néanmoins je me contins, certain que, sous peu, la vérité serait connue.

En efl'et, le déjeuner terminé, on se remet en marche, et je retourne à mon régiment qui faisait l'avant-garde. Je le dirige encore à travers bois, comme j'avais fait la première fois, car je prévoyais ce qui allait arriver dès que nous déboucherions en face de la position ennemie. Malgré mes observations, Oudinot voulut suivre une très large route tirée au cordeau qui traverse la forêt ; mais à peine approchait-il de la lisière, que les ennemis, apercevant le groupe nombreux formé par son étatmajor, font un feu roulant de leurs canons qui, placés en face de la grande route, Tenfilent de plein front et portent le désordre dans l'escadron doré, naguère si joyeux! Heureusement, les boulets n'atteignirent aucun homme; mais le cheval du maréchal fut tué, ainsi que celui de M. Duplessis et beaucoup d'autres!... J'étais suffisamment vengé; aussi, j'avoue à ma honte que j'eus peine à cacher la satisfaction que j'éprouvais en voyant tous ceux qui avaient ri de mon rapport et traité de

fantaisies tout ce que j'avais dit sur la présence de l'ennemi, se disperser en courant sous une grêle de boulets et sauter les fossés à qui mieux mieux, pour chercher un refuge derrière les grands sapins! Le bon général Lorencez, que j'avais engagé à rester dans la forêt, rit beaucoup de cette scène. Je dois au maréchal Oudinot la justice de dire que, à peine remonté à cheval, il vint à moi pour m'exprimer les regrets qu'il éprouvait de ce qui s'était passé pendant le déjeuner, et m'engager à lui donner des renseignements sur la position des Russes et à lui indiquer les passages de la forêt par lesquels il pourrait diriger ses colonnes d'infanterie sans trop les exposer au canon.

Plusieurs officiers du 23' qui avaient, ainsi que moi, parcouru le bois le matin, furent chargés de conduire les divisions. Celles-ci furent néanmoins reçues à leur débouché par une canonnade terrible, ce qui aurait pu être évité si, averti comme on l'était de la présence des Russes, on eût manœuvré pour tourner un de leurs flancs, au lieu de marcher sans précaution vers leur front. Nous fûmes ainsi contraints, une fois sortis de la forêt, d'attaquer la position par le point le mieux défendu, et de prendre le taureau par les cornes!

Quoi qu'il en soit, nos braves troupes ayant abordé l'ennemi avec une grande résolution, elles le repoussèrent de toutes parts, et, après deux heures de combat, il effectua sa retraite. Elle n'était pas sans dangers pour lui, car, pour l'opérer, il devait passer par la ville et traverser le pont d'un ruisseau fort encaissé. Cette opération, toujours fort difficile quand on doit la faire en combattant, commença d'abord avec ordre; mais notre artillerie légère ayant pris position sur une hauteur qui domine la ville, son feu redoublé porta bientôt le désordre dans les masses ennemies, qui se précipitèrent à la

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