WILKOMIR
débandade vers le pont. Au lieu de reformer les rangs après l'avoir passé, on les voyait fuir tumultueusement dans les plaines de la rive opposée, où leur retraite se changea bientôt en déroute! Un seul régiment d infanterie russe, celui de Toula, tenait encore ferme à l'entrée du pont du côté de la ville. Le maréchal Oudinot désirait vivement forcer ce défilé pour aller compléter sa victoire sur les troupes qui fuyaient dans les plaines au delà du ruisseau; mais nos colonnes d'infanterie touchant à peine les faubourgs, il leur fallait au moins un quart d'heure pour arriver devant le pont, et les moments étaient précieux.
Mon régiment, qui avait fait une charge heureuse à l'entrée de la ville^ se trouvait réuni sur la promenade, peu éloignée du ruisseau. Le maréchal me fait dire de l'amener au galop, et, à peine arrivé, il m'ordonne de charger sur les bataillons ennemis qui couvrent le pont, de le traverser et de me lancer ensuite dans la plaine à la suite des fuyards. Les militaires expérimentés savent combien il est difficile pour la cavalerie d'enfoncer de braves fantassins résolus à se bien défendre dans les rues d'une ville! Je compris toute l'étendue des périls de la mission qui m'était imposée; il fallait obéir surle-champ; je savais d'ailleurs que c'est par les premières impressions de combat qu'un chef de corps se place bien ou mal dans l'esprit de sa troupe. La mienne était composée de braves guerriers. Je les enlève rapidement au galop et fonds à leur tète sur les grenadiers russes, qui nous reçurent en croisant bravement la baïonnette. Ils furent néanmoins enfoncés du premier choc, tant notre élan avait été impétueux! Dès que nous eûmes pénétré dans les rangs ennemis, mes terribles chasseurs, se servant avec dextérité de la pointe de leurs sabres, firent une affreuse boucherie!
Les ennemis se retirèrent sur le tablier du pont, où nous les suivîmes de si près que, arrivés de l'autre côté, ils cherchèrent vainement à se reformer, ils ne purent y parvenir, nos cavaliers étant môlés avec eux et tuant tout ce qu'ils pouvaient atteindre. Le colonel russe tomba mort. Alors son régiment, découragé, n'étant plus commandé et voyant accourir les voltigeurs français, qui arrivaient déjà au pont, mit bas les armes! Je perdis sept hommes tués et eus une vingtaine de blessés. Nous prîmes un drapeau et fîmes 2,000 prisonniers. Après ce combat, je me lançai avec mon monde dans la plaine, où nous prîmes un grand nombre de fuyards, plusieurs canons et beaucoup de chevaux.
Le maréchal Oudinot, qui du haut de la ville avait été témoin de l'affaire, vint complimenter le régiment, pour lequel il eut depuis ce jour une prédilection particulière. Il la méritait à tous égards. J'étais fier de commander de tels soldats, et lorsque le maréchal m'annonça qu'il allait demander pour moi le grade de colonel, je craignais que l'Empereur, renonçant à sa première combinaison, ne me donnât le premier régiment vacant. Étrange bizarrerie des choses humaines! Le beau combat de Wilkomir, où le 23" s'était couvert de gloire, fut sur le point de devenir plus tard la cause de sa perte, parce que le courage qu'il avait montré dans cette occasion le fit choisir pour une opération matériellement impraticable, dont je parlerai sous peu. Mais revenons à Wilna, où l'Empereur commençait à rencontrer quelquesunes des difficultés qui devaient faire échouer sa gigantesque entreprise.
La première fut d'organiser la Lithuanie, que nous venions de conquérir. Cette organisation devait être faite de manière à nous attacher non seulement les provinces encore occupées par les Russes, mais de plus celles du