‹ Mémoires du général Bon de Marbot (volume 2)Chapitre 26 sur 176 · COUP DE MAIN · texte numérisé non relu

COUP DE MAIN

J'avais laissé seulement quelques vedettes doubles sur le rivage, car je suis convaincu que lorsqu'il ne s'agit que d'observer^ deux hommes voient tout aussi bien qu'une forte grand'garde. Plusieurs rangées de cavaliers furent placées à la suite les uns des autres entre ces vedettes et notre bivouac, d'où, comme l'araignée au fond de sa toile, je pouvais être rapidement informé, par ces légers cordons, de tout ce qui se passait sur le terrain que je devais garder. Du reste, j'avais interdit les feux, même ceux des pipes, et prescrit le plus grand silence.

Les nuits sont extrêmement courtes en Russie au mois de juillet; cependant, celle-ci me parut bien longue, tant je craignais d'être attaqué dans l'obscurité par des forces supérieures aux miennes. La moitié des hommes étaient en selle, les autres faisaient manger leurs chevaux et se tenaient prêts à monter dessus au premier signal. Tout paraissait tranquille à la rive opposée, lorsque Lorentz, mon domestique polonais, qui parlait parfaitement le russe, vint m'informer qu'il avait entendu une vieille Juive, habitante d'une maison voisine, dire à une autre femme de sa caste : « La lanterne du clocher de Morki est allumée, l'attaque va commencer ! » Je fis amener ces femmes devant moi, et, questionnées par Lorentz, elles répondirent que, craignant de voir leur hameau devenir le champ de bataille des deux partis, elles n'avaient pu apercevoir sans alarme briller sur l'église du village de Morki, situé sur la rive opposée, la lumière qui, l'avant-dernière nuit, avait servi de signal aux troupes russes pour traverser le gué de la Uiina et fondre sur le camp français !

Bien que je fusse prêt à tout événement, cet avis me fut très utile. En un instant, le régiment fut à cheval, le sabre à la main, et les vedettes du bord de la rivière,

ainsi que les cavaliers placés en cordon dans la plaine, reçurent à voix basse, et de proche en proche, l'ordre de le rejoindre. Deux des plus intrépides sous-officiers. Prud'homme et Graft, accompagnèrent seuls le lieutenant Bertin, que j'envoyai observer les mouvements de l'ennemi. 11 revint peu d'instants après m'annoncer qu'une colonne de cavaliers russes traversait le gué, que déjà plusieurs escadrons avaient pris pied sur la rive, mais que, étonnés de ne pas trouver notre camp au lieu qu'avait occupé celui de Saint-Geniès, ils s'étaient arrêtés, craignant sans doute de se trop éloigner du gué, leur unique moyen de retraite; cependant, ils s'y étaient décidés, avançaient au pas et se trouvaient à petite distance de nous !

A l'instant, je fis mettre le feu à une immense meule de foin ainsi qu'à plusieurs granges placées sur la hauteur. La lumière de leurs flammes éclairant toute la contrée, je distinguai parfaitement la colonne ennemie formée des hussards de Grodno. J'avais avec moi un millier de braves cavaliers... nous nous élançons au galop dans la plaine, au cri de « Vive l'Empereur I » et chargeons rapidement sur les Russes, qui, surpris d'une attaque aussi brusque qu'imprévue, tournent bride et, sabrés par mes chasseurs, courent à la débandade vers le gué par lequel ils étaient venus. Ils s'y trouvèrent face à face avec le régiment de dragons qui, formant brigade avec eux, les avait suivis et sortait à peine de la rivière. Ces deux corps s'étant choqués et mêlés, il en résulta un désordre affreux dont mes chasseurs profitèrent, grâce à la lueur de l'incendie, pour tuer un grand nombre d'ennemis et prendre beaucoup de chevaux. Les Russes se précipitant en tumulte dans le gué qu'ils voulaient passer tous à la fois pour éviter les coups de mousqueton que mes chasseurs tiraient du

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