DUNABOURG
nison de Dûnabourg, étant parvenue à fermer la porte des fortifications donnant sur la rivière, parut au haut des remparts, d'où elle commença à faire feu sur nous!...
La ligne mince sur laquelle nous nous tenions ne permettant pas à ces soldats inexpérimentés de tirer avec justesse, le canon et la mousqueterie nous firent éprouver bien moins de pertes que je ne l'aurais cru. Mais en entendant la place tirer sur nous, les défenseurs de la tête de pont, revenus de leur frayeur, se mirent aussi de la partie. Le maréchal Oudinot, voyant le 23" ainsi placé entre deux feux, à l'entrée du pont vacillant, au delà duquel il ne pouvait avancer, me fît parvenir l'ordre de rétrograder. Les grandes distances que j'avais laissées entre les pelotons permirent alors à ceux-ci de faire demi-tour par cavalier sans trop de désordre. Cependant deux hommes et deux chevaux tombèrent dans le fleuve et se noyèrent. Pour regagner la rive gauche, nous étions obligés de repasser sous les remparts de la tête de pont, 011 nous fûmes encore assaillis par un feu roulant qui, fort heureusement, était exécuté par des miliciens inhabiles; car si nous avions eu affaire à des soldats bien exercés au tir, le régiment eût été totalement exterminé.
Ce malheureux combat, si imprudemment engagé, me coûta une trentaine d'hommes tués et beaucoup de blessés. On espérait, du moins, que le maréchal s'en tiendrait à cet essai infructueux, d'autant plus que, ainsi que je l'ai déjà dit, les instructions de l'Empereur ne lui prescrivaient pas de prendre Dunabourg; cependant, dès que ses divisions d'infanterie furent arrivées, il fit attaquer derechef la tète de pont, dont les ennemis avaient eu le temps de renforcer la garnison par un bataillon de grenadiers, accouru des cantonnements voisins, au bruit de la canonnade ; aussi nos troupes
furent-elles repoussées avec des pertes infiniment plus considérables que celles éprouvées par le 23" de chasseurs. L'Empereur, ayant appris cette vaine tentative, en blâma le maréchal Oudinot.
Vous savez que mon régiment était de brigade avec le 24* de chasseurs à cheval. Le général Gastex, qui commandait cette brigade, avait, dès le premier jour de notre réunion, établi un ordre admirable dans le service. Chacun des deux régiments, le faisant à son tour pendant vingtquatre heures, marchait en tête lorsqu'on allait vers l'ennemi, faisait l'arrière-garde dans les retraites, fournissait tous les postes, reconnaissances, grand'gardes et détachements, pendant que l'autre régiment, suivant tranquillement la route, se remettait un peu des fatigues de la veille et se préparait à celles du lendemain, ce qui ne l'empêchait point de venir appuyer le corps de service, si celui-ci était aux prises avec des forces supérieures. Ce système extraréglementaire avait l'immense avantage de ne jamais séparer les soldats de leurs officiers ni de leurs camarades, pour les placer sous les ordres de chefs inconnus et les mêler aux cavaliers de l'autre régiment. Enfin, pendant la nuit, une moitié de la brigade dormait pendant que l'autre veillait sur elle. Cependant, comme il n'y a rien sans inconvénients, il pouvait se faire que le hasard appelât plus souvent un des deux corps à être de service, les jours où surviendraient des engagements sérieux, ainsi que cela venait d'arriver au 23% tant au combat de Wilkomir qu'à celui de Dùnabourg. Cette chance le poursuivit pendant la majeure partie de la campagne; mais il ne s'en plnignit jamais, s'en tira toujours avec honneur, et fut souvent envié par le 24% qui eut bien moins d'occasions de se faire remarquer.
J'ai déjà dit que pendant qu'Oudinot faisait sa course
MARCHE SUR i.A DUNA.
sur Diinabourg, les corps de Ney, ainsi que l'immense réserve de cavalerie commandée par Murât, remontaient vers Polotsk par la rive gauche de la Dûna, tandis que l'armée russe de Wittgenstein suivait la même direction par la rive droite. Ainsi séparés de l'ennemi par la rivière, nos cavaliers se gardaient mal et plaçaient, chaque soir, selon l'habitude française, leurs bivouacs beaucoup trop près des bords de la Dûna. Wittgenstein. s'en étant aperçu, laissa passer l'infanterie de Ney et le gros de la cavalerie de Montbrun, dont la division du général Sébastiani fermait la marche, ayant pour arrièregarde la brigade du général Saint-Geniès, ancien officier de l'armée d'Égypte, hommetrès brave, mais peu capable. Arrivé au delà de la petite ville de Drouia, le général Saint-Geniès, sur l'ordre de Sébastiani, établit ses régiments au bivouac à deux cents pas de la rivière, qu'on croyait infranchissable sans bateaux. Mais Wittgenstein, ayant connaissance d'un gué très praticable, profita de la nuit pour faire passer le fleuve à une division de cavalerie qui, s'élançant sur le corps français, enleva presque entièrement la brigade Saint-Geniès, fit ce général prisonnier et contraignit Sébastiani à se retirer promptement avec le reste de sa division vers le corps de Montbrun. Après ce rapide coup de main, Wittgenstein rappela ses troupes sur la rive droite et continua à remonter la Dûna. Cette affaire fit grand tort à Sébastiani et lui attira les reproches de l'Empereur.
Peu de temps après ce fâcheux événement, Oudinol ayant reçu l'ordre de s'éloigner de Dûnabourg et de remonter la Dûna pour rejoindre Ney et Montbrun, son corps d'armée prit la route qu'avaient suivie les corps de ces derniers et vint passer devant la ville de Drouia. Le projet du maréchal était de faire camper ses troupes
à trois lieues au delà; mais comme il craignait que les ennemis ne profitassent du gué pour jeter sur la rive gauche de nombreux partis destinés à assaillir le grand convoi qu'il traînait après lui, il décida, en s'éloignant avec toute son armée, qu'un régiment de la brigade Castex passerait la nuit sur le terrain où la brigade du général Saint-Geniès avait été surprise, et aurait pour consigne d'observer le gué par lequel les Russes étaient passés pour venir attaquer cette brigade. Mon régiment étant de service ce jour-là, ce fut à lui qu'échut la dangereuse mission de rester seul devant Drouia jusqu'au lendemain matin. Je savais que le gros de l'armée de Wittgenstein avait remonté le fleuve, mais j'aperçus deux forts régiments de cavalerie laissés par lui non loin du gué. C'était plus qu'il n'en aurait fallu pour me battre.
Lors même que j'aurais voulu exécuter à la lettre l'ordre qui me prescrivait d'établir mon bivouac sur l'emplacement qu'avait occupé, deux jours avant, celui de Saint-Geniès, cela m'eût été impossible, le sol étant couvert de plus de deux cents cadavres en putréfaction; mais à cette raison majeure il s'en joignit une autre non moins importante. Ce que j'avais vu et appris sur la guerre m'avait convaincu que le meilleur m.oyen de défendre une rivière contre les attaques d'un ennemi dont le but ne peut être de s'établir sur la rive qu'on occupe soi-même, est de tenir le gros de sa troupe a certaine distance du fleuve, d'a'borà pour être prévenu à temps du passage de l'adversaire, et en second lieu parce que celui-ci, n'ayant en vue que de faire un coup de main pour se retirer ensuite lestement, n'ose s'éloigner du rivage par lequel sa retraite est assurée ! J'établis donc le régiment à une demi-lieue de la Diina, dans un champ où le terrain formait une légère ondulation.