AFFAIRE DE JAKOUBOWO
débandèrent, et un bon nombre furent tués ou pris en fuyant vers un régiment de cavalerie qui arrivait à leur secours. C'étaient les hussards de Grodno.
J'ai remarqué que lorsqu'un corps en a battu un autre, il conserve toujours sa supériorité sur lui. J'en vis ici une nouvelle preuve, car les chasseurs du 23« s'élancèrent comme sur une proie facile contre les hussards > de Grodno qu'ils avaient jadis si bien battus dans le combat de nuit de Drouia, et les hussards, ayant reconnu . leurs vainqueurs, s'enfuirent à toutes jambes 1 Ce régiment fut pendant.tout le reste de la campagne en face du 23% qui conserva toujours sur lui le même ascendant.
Pendant que les événements que je viens de raconter se passaient à notre aile droite, l'infanterie du centre et de la gauche ayant attaqué les Russes, ceux-ci, battus sur tous les points, abandonnèrent le champ de bataille, et à la tombée de la nuit ils allèrent prendre position à une lieue de là. Notre armée garda celle qu'elle occupait entre Jakoubowo et l'embranchement de Kliastitsoui. La joie fut grande ce soir-là dans les bivouacs de la brigade, car nous étions vainqueurs 1... Mon régiment avait pris le drapeau des fantassins de Tamboff, et le 24" s'était aussi emparé de celui du corps russe qu'il avait enfoncé; mais le contentement qu'il éprouvait se trouvait affaibli par le regret de savoir ses deux chefs d'escadrons blessés. Le premier, M. Monginot, était sous tous les rapports un officier du plus grand mérite; le second, frère du colonel, sans avoir les talents ni l'esprit de son aîné, était un officier des plus intrépides. Ces deux chefs d'escadrons se rétablirent promptement et firent le reste de la campagne.
Lorsqu'un corps cherche à tourner son ennemi, il s'expose à être tourné lui-même. C'est ce qui était arrivé à Wittgenstein, car ce général, qui le 29 avait
quitté l;i route de l*étei-sljourg pour se jeter sur la gauche et sur les (J(n'i ières de Furmée française, avait compromis par là sa ligne de comnrrunication dont Oudinot aurait pu le séparer complètement, si, après l'avoir bîittu le ^0, il l'eût poussé vigoureusement. La situation du général russe était d'autant plus dangereus(; que, placé en face d'une armée victorieuse qui lui barrait le clieniin de la retraite, il apprit que le maréchal Macdonald, après avoir passé la Uiina et pris la place de Diinabourg, avançait sur ses derrières. Pour sortir de ce mauvais pas, Wittgenstein avait habilement employé toute la nuit après le combat pour faire à travers champs un détour qui, par Jakoubowo, ramenait son armée sur la route de Saint-Pétersbourg, au delà du relais de Kliastitsoui. Mais craignant que la droite des Français, postée à peu de distance de ce point, ne vînt fondre sur ses troupes pendant leur marche de flanc, il avait résolu de l'en empêcher en attaquant lui-même notre aile droite avec des forces supérieures, pendant que le gros de l'armée, exécutant son mouvement, regagnerait la route de Saint-Pétersbourg et rouvrirait ses communications avec Sebej.
Le lendemain 31 juillet, mon régiment prenait le service au lever de Taurore, lorsqu'on s'aperçut qu'une partie de l'armée ennemie, battue la veille par nous, ayant contourné la pointe de notre aile droite, était en I pleine retraite sur Sebej, tandis que le surplus venait ' nous attaquer à Kliastitsoui. En un clin d'œil, toutes les troupes du maréchal Oudinot furent sous les armes; mais pendant que les généraux prenaient leurs dispositions de combat, une forte colonne de grenadiers russes, attaquant nos alliés de la légion portugaise, les mit dans un désordre complet; puis elle se dirigeait vers la vaste et forte maison du relais, point important dont
Kliastitsoui.
elle allait s'emparer, lorsque le maréchal Oudinot, toujours l'un des premiers au feu, accourt vers mon régiment déjà rendu aux avant-postes, et m'ordonne de tâcher d'arrêter, ou du moins de retarder la marche des ennemis jusqu'à Tarrivée de notre infanterie qui s'avançait rapidement. J'enlève mon régiment au galop et fais sonner la charge, en prenant obliquement la ligne ennemie par sa droite, ce qui gêne infiniment le feu de [ infanterie; aussi celui que les grenadiers ennemis firent sur nous fut-il presque nul, et ils allaient être sabrés vigoureusement, car le désordre était déjà parmi eux, lorsque, soit par instinct, soit sur le commandement de leur chef, ils font demi-tour et gagnent en courant un large fossé, qu'en venant ils avaient laissé derrière eux. Tous s'y précipitèrent, et là, couverts jusqu'au menton, ils commencèrent un feu de file des mieux nourris! J'eus tout de suite six à sept hommes tués, une vingtaine de blessés, et reçus une balle au défaut de l'épaule gauche. Mes cavaliers étaient furieux; mais notre rage était impuissante contre des hommes qu'il nous était physiquement impossible de joindre!... Dans ce moment critique, le général Maison, arrivant avec sa brigade d'infanterie, m envoya l'ordre de passer derrière ses bataillons; puis il attaqua par les deux flancs le fossé, dont les défenseurs furent tous tués ou pris.
Quant à moi, grièvement blessé, je fus conduit auprès du relais. On me descendit de cheval à grand'peine. I.e bon docteur Parot, chirurgien-major du régiment, vint me panser; mais à peine cette opération était-elle commencée que nous fûmes obligés de l'interrompre. L'infanterie russe attaquait de nouveau, et une grêle de balles tombait autour de nous! Nous nous éloignâmes donc hors de la portée des fusils. Le docteur trouva ma blessure grave ; elle eût été mortelle si les grosses
torsades de l'épauletle, que la balle avait dû traverser avant d'atteindre ma personne, n'eussent change la direction et beaucoup amorti la force du coup. 11 avait néanmoins été si rude que le haut de mon corps, poussé violemment en arrière, était allé toucher la croupe de mon cheval; aussi les officiers et chasseurs qui me suivaient me crurent-ils mort, et je serais tombé si mes ordonnances ne m'eussent soutenu. Le pansement fut très douloureux, car la balle s'était incrustée dans les os, au point où le haut du bras se joint à la clavicule. 11 fallut, pour l'extraire, élargir la plaie, dont on voit encore la grande cicatrice.
Je vous avouerai que si j'eusse alors été colonel, j'aurais suivi les nombreux blessés du corps d'armée qu'on dirigeait vers Polotsk, et que, passant la Dûna, je me serais rendu dans quelque ville de Lithuanie pour m'y faire soigner. Mais je n'étais que simple chef d'escadrons; l'Empereur pouvait en une journée de poste arriver à Witepsk, passer une revue du corps, et il n'accordait rien qu'aux militaires présents sous les armes. Cet usage, qui, au premier aspect, paraît cruel, était néanmoins basé sur l'intérêt du service, car il stimulait le zèle des blessés, qui, au lieu de traîner dans les hôpitaux, s'empressaient de rejondre leurs corps respectifs dès que leurs forces le permettaient. L'effectif de l'armée y gagnait infiniment. A toutes les raisons dites plus haut, se joignaient mes succès devant l'ennemi, mon attachement au régiment, ma récente blessure reçue en combattant dans les rangs; tout m'engageait à ne pas m'éloigner. Je restai donc, malgré les douleurs intolérables que j'éprouvais; puis, après avoir mis mon bras en écharpe tant bien que mal et m'être fait hisser à cheval, je rejoignis mon régiment.