‹ Mémoires du général Bon de Marbot (volume 2)Chapitre 42 sur 176 · LE GÉNÉRAL SAINT-CYR · texte numérisé non relu

LE GÉNÉRAL SAINT-CYR

chef semblait agir sans méthode ni plan. Après un succès, il poursuivait Wittgenstein, sans se préoccuper d'aucun obstacle, et ne parlait de rien moins que de le pousser jusqu'à Saint-Pétersbourg; mais au moindre revers, il battait rapidement en retraite, et voyait des ennemis partout. Ce fut sous cette dernière influence qu'il ramena sous les murs de Polotsk ses troupes, très affectées qu'on les fît reculer ainsi devant les Russes, qu'elles venaient de vaincre dans presque toutes les rencontres.

Le 15 août, jour de la fête de l'Empereur, le 2' corps d'armée arriva fort tristement à Polotsk, où nous trouvâmes le 6" corps formé des deux belles divisions bavaroises du général de Wrède, dont un général français, Gouvion Saint-Cyr, avait le commandement supérieur. L'Empereur envoyait ce renfort de 8 à iO,000 hommes au maréchal Oudinot,qui l'eût reçu avec plus de satisfaction s'il n"eût craint le contrôle de celui qui le conduisait. En effet, Saint-Cyr était un des militaires les plus capables de l'Europe !... Contemporain et émule de Moreau, de Hoche, de Kléber et de Desaix, il avait commandé avec succès une des ailes de Tarmée du Rhin, lorsque Oudinot était à peine colonel ou général de brigade. Je n'ai connu personne qui dirigeât mieux ses troupes sur un champ de bataille que ne le faisait Saint-Cyr.

Fils d'un petit propriétaire de Toul, il avait étudié pour être ingénieur civil ; mais dégoûté de cet état, il s'était fait comédien à Paris, et ce fut lui qui créa le célèbre rôle de Robert, chef de brigands, au théâtre de la Cité, où la révolution de 89 le trouva. Saint-Cyr entra dans un bataillon de volontaires, fit preuve de talents, d un grand courage, parvint très promptement au grade (le ,ii:énéral de division et se distingua par de nombi'eux succès. 11 était d'une taille élevée, mais avait plutôt la

tournure d'un professeur que d'un militaire, ce qu'il faut peut-cire attribuer à l'habitude qu'il avait contractée auprès des généraux de l'armée du Rhin de ne porter ni uniforme, ni épaulettes, mais une simple redingote bleue tout unie.

Il était impossible de voir un homme plus calme ! Les périls les plus grands, les contrariétés, les succès, les défaites, rien ne pouvait l'émouvoir... il était de f/lace devant tous les événements!... On conçoit quel avantage un tel caractère, secondé par le goût pour l'étude et la méditation, donnait à cet officier général. Mais Saint-Cyr avait aussi de sérieux défauts : jaloux de ses camarades, on l'a vu souvent tenir ses troupes au repos tandis que, auprès de lui, d'autres divisions étaient écrasées ; Saint-Cyr marchait alors, et profitant de la lassitude des ennemis, il les battait et paraissait ainsi avoir remporté seul la victoire. En second lieu, si le général Saint-Cyr était un des chefs de l'armée qui savaient le mieux employer les troupes sur le champ de bataille, c'était incontestablement celui qui s'occupait le moins de leur bien-être. Jamais il ne s'informait si les soldats avaient des vivres, des vêtements, des chaussures, et si leurs armes étaient en bon état. Il ne passait aucune revue, ne visitait point les hôpitaux et ne demandait même pas s'il en existait! Selon lui, les colonels devaient pourvoir à tout cela. En un mot, il voulait qu'on lui amenât sur le champ de bataille des régiments tout prêts à combattre^ sans qu'il eût à s'occuper des moyens de les tenir en bon état. Cette manière d'agir avait beaucoup nui à Saint-Cyr, et partout où il avait servi, les troupes, tout en rendant justice à ses talents militaires, ne l'avaient point aimé. Tous ses camarades redoutaient de se trouver avec lui, et les divers gouvernements qui s'étaient succédé en France ne l'avaient

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