COMBAT DEVANT POLOTSK
employé que par nécessité. L'Empereur fit de même, et il avait une telle antipathie pour Saint-Cyr que, lors de la création des maréchaux, il ne le porta pas sur la liste des promotions, bien que ce général eût de meilleurs services et beaucoup plus de talents que la plupart de ceux auxquels Napoléon donna le bâton de commandement. Tel était l'homme que l'Empereur venait de placer sous les ordres d'Oudinot, au grand regret de celui-ci, qui sentait que la supériorité de Saint-Cyr allait l'écraser.
Le 16 août (jour de la naissance d'Alfred, mon fils aîné l'armée russe, forte de soixante et quelques mille hommes, vint attaquer Oudinot, qui, en comptant le corps bavarois amené par Saint-Cyr, avait sous ses ordres 52,000 combattants. En toute autre circonstance et dans les guerres ordinaires, un engagement entre 112,000 hommes aurait pris le nom de bataille, dont la perte ou le gain aurait eu d'immenses résultats; mais en 1812, le chiffre des troupes des armées belligérantes s'élevant à 600,000 ou 700,000 hommes, une collision entre 100,000 guerriers n'était qu'un combat f C'est donc ainsi qu'on désigne l'affaire qui eut lieu sous Polotsk, entre les troupes russes et le corps du maréchal Oudinot.
La ville de Polotsk, bâtie sur la rive droite de la Dûna, est entourée de vieux remparts en terre. En avant du front principal de la place, les champs sont divisés par une infinité de petites rigoles entre lesquelles on cultive des légumes. Bien que ces obstacles ne fussent point infranchissables pour l'artillerie et la cavalerie, ils en gênaient cependant la marche, Ces jardins s'étendent à une petite demi-lieue du front de la ville; mais à leur gauche, sur les rives de la Dûna, on
' Lo baron Alfred de Marbot, maître des requêtes au Conseil d'État, mort en 18G5.
trouve une vaste prairie, unie comme un tapis. C'est par là que le général russe aurait dû attaquer Polotsk, ce qui Faurait rendu maître du faible et unique pont de bateaux qui nous mettait en communication avec la rive gauche d'où nous tirions nos munitions de guerre et nos vivres. Mais Wittgenstein, préférant prendre le taureau par les cornes, dirigea ses forces principales vers les jardins, d'où il espérait escalader les remparts, qui ne sont, à proprement parler, que des talus faciles à gravir, mais qui ont l'avantage de dominer au loin. L'attaque fut des plus vives; cependant, nos fantassins défendirent bravement les jardins, pendant que, du haut des remparts, l'artillerie, parmi laquelle figuraient les quatorze pièces prises à Sivotschina par le 23% faisait un affreux ravage dans les rangs ennemis... Les Russes reculèrent en désordre pour aller se reformer dans la plaine. Oudinot, au lieu de conserver sa bonne position, les poursuivit et fut à son tour repoussé avec perte. Une grande partie de la journée se passa ainsi, les Russes revenant sans cesse à la charge et les Français les refoulant toujours au delà des jardins.
Pendant ces sanglantes allées et venues, que faisait le général Saint-Gyr? Il suivait silencieusement Oudinot, et lorsque celui-ci lui demandait son avis, il s'inclinait en se bornant à répondre : « Monseigneur le maréchal I... » ce qui semblait dire : Puisqu'on vous a fait maréchal, vous devez en savoir plus que moi, simple général; tirez-vous d'affaire comme vous pourrez !
Cependant, Wittgenstein ayant déjà essuyé des pertes énormes, et désespérant d'obtenir la victoire en continuant ses attaques du côté des jardins, finit par où il aurait dû commencer et fit marcher le gros de ses troupes vers les prairies qui bordent la Dûna. Oudinot