‹ Mémoires du général Bon de Marbot (volume 2)Chapitre 6 sur 176 · LE 23' DE CHASSEURS · texte numérisé non relu

LE 23' DE CHASSEURS

redoublement des bontés de l'Empereur et l'espoir prochain d être nomme général, ou chef de légion de gendarmerie. 11 conaptait, avec mon aide, faire au moins une partie de la campagne et obtenir ce qu'il désirait à la première revue de l Empereur. Aussi, pour me faire participer à l'autorité du commandement plus que ne le comportait mon grade de premier chef d'escadr jir . il réunit tous les officiers, devant lesquels il me dél('i;iia provisoirement tous ses pouvoirs, jusqu'à ce qu'il fîil complètement rétabli, prescrivant à chacun de m'ol^éii* sans qu'il fût besoin d'en référera lui, que ses infirmités mettaient si souvent hors d'état de suivre le régiment d'assez près pour le commander en personne. Un ordre du jour fut rédigé en ce sens, et, sauf le grade, je me trouvai par le fait chef de corps à dater de ce jour, et le régiment prit bientôt l'habitude de me considérer comme son chef réel.

Depuis Tépoque dont je parle, j'ai commandé plusieurs régiments de cavalerie soit comme colonel, soit comme officier général. J'ai été longtemps inspecteur de cette arme, et je déclare que si j'ai vu des corps aussi bien composés que le 23* de chasseurs, je n'en ai jamais rencontré qui le surpassassent. Ce n'est pas que ce régiment offrît quelques sujets hors ligne et d'un mérite transcendant tels que j'en ai connu un petit nomi)re dans plusieurs autres corps; mais s'il n'y avait dan^ le 23* aucun homme d'une capacité vraiment remarquable, il ne s'en trouvait aucun qui ne fût à la hauteur des fonctions qu'il devait remplir. Ici pas de sommités, mais aussi pas de parties faibles; tout le monde marchait du même pied, tant pour la valeur que pour le zèle. Les officiers, remplis d'intelligence et suffisamment instruits, avaient tous une excellente conduite et vivaient en vrais frères d'armes. Il en était de môme des

MÉMOIRES DU OKNÉRAr. DE MARBOT.

sous-officiers, et les cavaliers suivant ce bon exemple, l accord le plus parfait régnait parmi eux. C'étaient presque tous de vieux soldats d'Austerlilz, léna, Friedland, Wagram ; aussi la plupart d'entre eux avaient le triple, ou au moins le double chevron; ceux qui n'en avaient qu'un étaient en très petit nombre. L'espèce d'hommes était superbe; elle provenait de la Normandie, l'Alsace, la Lorraine et la Franche-Comté, provinces connues pour leur esprit militaire et leur amour pour les chevaux. La taille et la force de ces chasseurs ayant été remarquées par le général Bourcier, chargé de la remonte générale, il avait donné au 23* de chasseurs des chevaux plus grands et plus corsés que ceux affectés à l'arme; aussi appelait-on ce régiment les carabiniers âe la cavalerie légère. Un séjour de plusieurs années dans la fertile Allemagne avait mis les hommes et les chevaux dans un parfait état, et le régiment, quand j'en pris le commandement, présentait un effectif de plus de mille combattants bien disciplinés, toujours calmes et silencieux, surtout devant l'ennemi.

Je n'étais pas encore monté. Je me rendis donc de Stralsund dans l'île de Rugen, qui nourrit d'excellents chevaux. J'en achetai plusieurs; j'en fis venir d'autres de Rostock et me formai ainsi une écurie de sept bonnes bêtes, ce qui n'était pas trop, car la guerre avec la Russie paraissait imminente. Déjà, pendant l'été de 1811, je l'avais pressenti en voyant le grand nombre d'anciens soldais que l'Empereur tirait des régiments de la Péninsule pour renforcer sa vieille garde. Le séjour que je venais dè faire à Paris avait donné plus de force à mes prévisions. Ce furent d'abord de légers bruits de rupture qui s'évanouissaient promptement au milieu des fêtes et des plaisirs qu'amena l'hiver, mais ils se reproduisaient toujours avec plus d'intensité; ils prirent enfin

M. DE CZERNICHKFF.

une grande consistance qui devint une quasi-certitude, à la suite d'un événement grave que je dois relater, car il eut un très grand retentissement en Europe.

L'empereur Alexandre avait eu pour compagnon d'enfance un jeune seigneur russe, nommé Czernicheff, qu'il aimait beaucoup et dont, à son avènement au trône, il avait fait son aide de camp. Déjà en 1809, lorsque Alexandre, alors allié de Napoléon, simulait plutôt qu'il ne faisait réellement la guerre à l'Autriche, dont l'empereur des Français venait d'envahir les États, nous avions vu arriver à Vienne le colonel comte de Czernicheff, dont la mission ostensible était d'entretenir de bons rapports entre Napoléon et Alexandre, mais dont le but secret était d'informer son souverain de nos succès et de nos revers, afin que celui-ci pût resserrer ou rompre son alliance avec la France selon les circonstances.

Le favori d'Alexandre fut on ne peut mieux reçu par Napoléon, dont il ne quitta pas la personne dans les revues et les courses qui précédèrent labataille d'Essling; mais lorsque cette sanglante affaire parut indécise et qu'une grêle de boulets vint tomber au milieu de l'étatmajor impérial, M. de Czernicheff tourna bride promptement, puis, repassant les ponts du Danube, il alla se mettre à l'abri du péril dans le palais de Schœnbriinn, et, le surlendemain de la bataille, il reprit le chemin de Pctersbourg, pour aller sans doute raconter l'insuccès de notre entreprise !... Napoléon trouva le procédé fort inconvenant, et il sortit de sa bouche des lazzi piquants sur la bravoure du colonel russe. Néanmoins, après la paix conclue avec l'Autriche, M. de Czernicheff vint très fréquemment à Paris, où il passa une partie des années iSlO et 1811. Beau, galant, aimable, fort dissimulé et d'une politesse des plus recherchées, son titre d'aide de camp de l'empereur de Russie le fit bienvenir, non

seiilomont à la cour, mais aussi dans los salons de la haute société, où jamais il ne parlait de politique; il paraissait absorbé par les soins qu'il donnait aux dames, près (lesquelles il passait pour avoir beaucoup de succès. Mais vers la fm de 1811, époque où des bruits de guerre se renouvelèrent, la police de Paris ayant été informée (|ne, tout en feignant de ne s'occuper que de ses plaisirs, M. le colonel russe se livrait à des menées suspectes sous le rapport politique, elle le fit surveiller avec soin, et acquit bientôt la certitude qu'il avait de fréquentes entrevues avec M. X ... , employé au ministère de la guerre, spécialement chargé de dresser les états de situation présentés tous les dix jours à l'Empereur sur le personnel et le matériel de toutes les forces de ses armées. Non seulement M. de Czernicheff avait été reconnu se promenant après minuit dans les parties les plus sombres des Champs-Élysées avec l'employé français, mais on l'avait vu souvent se glisser sous des vêtements vulgaires dans le logement de X... et y passer plusieurs heures.

L'intimité d'un personnage aussi haut placé avec un pauvre hère de commis des bureaux de la guerre étant une preuve indubitable que le premier avait soudoyé l'autre pour qu'il lui livrât les secrets de l'n^tat, l'Empereur, indigné de l'abus que le colonel russe avait fait de sa position pour agir contrairement au droit des gens, ordonna d'arrêter M. de Czernicheff; mais celui-ci, prévenu, dit-on, par une femme, sortit à l'instant même de Paris, gagna un relais voisin, et quittant la route de poste directe, de peur d'être rejoint par un courrier, il prit les voies les moins fréquentées et parvint à la frontière du Rhin en évitant Mayence et Cologne, où le télégraphe avait déjà transmis l'ordre de s'emparer de sa personne. Quant au pauvre employé, il fut saisi au

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