‹ Mémoires du général Bon de Marbot (volume 2)Chapitre 5 sur 176 · LE 23" DE CHASSEURS · texte numérisé non relu

LE 23" DE CHASSEURS

cheval, dont le colonel, M. de La Nougarède, était devenu goutteux au point de ne pouvoir presque plus monter à cheval; « mais, continua l'Empereur, c'est un excelt lent officier, qui a vaillamment fait les premières '< campagnes avec moi; je l'aime et l'estime beaucoup, « et comme il m'a supplié de lui permettre d'essayer « de faire une nouvelle campagne, je ne veux pas lui a retirer son régiment. Cependant, j'apprends que ce « beau corps périclite entre ses mains; je vous envoie « donc comme coadjuteur de La Nougarède. Vous tra- « vaillerez pour vous, car si la santé du colonel actuel « se rétablit, je le ferai général; dans le cas contraire, « je le mettrai dans la gendarmerie, et, de quelque « manière qu'il quitte son régiment, c'est vous qui en « serez colonel. Je vous répète donc que vous allez « travailler pour vous... »

Cette promesse me rendit l'espérance, et je me préparais à gagner ma nouvelle destination, lorsque le ministre de la guerre prolongea mon congé jusqu'à la fin de mars. Bien que je n'eusse pas demandé cette faveur, elle me fut très agréable.

Le 23* régiment de chasseurs se trouvait alors dans la Poméranie suédoise. J'avais donc une distance énorme à parcourir, et comme je voulais arriver avant Texpiration de mon congé, je quittai Paris le 15 mars, en me séparant à grand regret de ma chère femme. J'avais acheté une bonne calèche, dans laquelle, sur la recommandation du maréchal Mortier, je cédai une place à son neveu, M. Durbach, lieutenant au régiment dans lequel j'allais servir. Mon ancien domestique, Woirland, m'ayant demandé à rester en Espagne, où il comptait faire fortune comme cantinier, je l'avais remplacé, à mon départ de Salamanque, par un Polonais nommé Lorentz Schiikowski. Cet homme, ancien

uhlan autrichien, ne manquait pas d'intelligence, mais, comme tous les Polonais, il était ivrogne et, contrairement au caractère des soldats de cette nation, poltron comme un lièvre. Mais Lorentz, outre sa langue natale, parlait un peu le français, parfaitement l'allemand et le russe, et, sous ces derniers rapports, il me fut très précieux pour voyager et faire la guerre dans le Nord.

J'approchais des provinces rhénanes, lorsque, en sortant pendant la nuit du relais de Kaisersiautern, le postillon précipita ma calèche dans une fondrière où elle fut brisée. Personne ne fut blessé ; néanmoins, M. Durbach et moi nous dîmes simultanément : « Voilà un bien ma :- « vais présage pour des militaires qui seront bientôt en « face de l'ennemi!... » Cependant, après avoir pa^sé une journée à-faire réparer la voiture, nous pûmes nous remettre en route; mais la chute avait tellement maltraité les ressorts et les roues qu'ils cassèrent six fois pendant notre voyage, ce qui nous retarda beaucoup et nous força souvent à faire plusieurs lieues à pied dans la neige. Nous parvînmes enfin sur les bords de la mer Baltique, oiî le 23" de chasseurs tenait garnison à Stralsund et Greifswald.

Je trouvai dans le colonel de La Nougarède un excellent homme, instruit, capable, mais que la goutte avait tellement vieilli avant l'âge, qu'il pouvait à peine se tenir à cheval et voyageait constamment en voiture, triste manière d'aller pour le chef d'un régiment de cavalerie légère 1 II me reçut on ne peut mieux, et après m'avoir expliqué sa position et fait connaître les raisons qui, dans l intérêt de son avenir, le retenaient au régiment, il me communiqua une lettre par laquelle le comte de Lobau l'informait des motifs qui avaient porté l'Empereur à me mettre auprès de lui, M. de La Nougarède, loin d'en être blessé, y voyait au contraire un

Page 1