‹ Memoires du general Bon de Marbot (volume 4)Chapitre 58 sur 155 · DE BREST A S ALAMANQ UE · texte numérisé non relu

DE BREST A S ALAMANQ UE

que j'avais à faire pour parvenir aux frontières du Portugal. Je trouvai précisément chez un ancien camarade de Sorèze, qui habitait Nantes, un officier espagnol nommé don Raphaël, qui rejoignait le dépôt de son régiment en Estramadure, et il fut convenu que je le guiderais jusqu'aux Pyrénées, et que là il prendrait la direction du voyage que nous devions faire ensemble.

Nous traversâmes en diligence toute la Vendée, dont presque tous les bourgs et villages portaient encore les traces de l'incendie, bien que la guerre civile fût terminée depuis deux ans. Ces ruines faisaient peine à voir. Nous visitâmes la Rochelle, Rochefort et Bordeaux. De Bordeaux à Bayonne, on allait dans des espèces de berlines à quatre places qui ne marchaient jamais qu'au pas dans les sables des Landes; aussi mettions-nous souvent pied à terre, et, marchant gaiement, nous allions nous reposer sous quelque groupe de pins; alors, assis à l'ombre, don Raphaël prenait sa mandoline et chantait. Nous mîmes ainsi cinq ou six jours pour gagner Bayonne.

Avant de passer les Pyrénées, je devais me présenter chez le général commandant à Bayonne. Il se nommait Ducos. C'était un excellent homme qui avait servi sous mon père. Il voulait, par intérêt pour moi, retarder de quelques jours mon entrée en Espagne, parce qu'il venait d'apprendre qu'une bande de voleurs avait détroussé des voyageurs non loin de la frontière. De tout temps, même avant les guerres de l'Indépendance et les guerres civiles, le caractère aventureux et paresseux des Espagnols leur a donné un goût décidé pour le brigandage, et ce goût était entretenu par le morcellement du pays en plusieurs royaumes, qui, ayant formé jadis des États indépendants, ont chacun conservé leurs lois, leurs usages et leurs frontières respectives. Quelques-uns de ces anciens États sont soumis aux droits de douane.

tandis que d'autres, tels que la Biscaye et la Navarre, en sont exempts. Il en résulte que les habitants des provinces jouissant de la franchise du commerce cherchent constamment à introduire des marchandises prohibées dans celles dont les frontières sont gardées par des lignes de douaniers bien armés et fort braves. Les contrebandiers, de leur côté, ont de temps immémorial fourni des bandes qui agissent au moyen de la force^ lorsque la ruse ne suffit pas, et leur métier n'a rien de déshonorant aux yeux des Espagnols, qui le considèrent comme une guerre juste contre l'abus des droits de douane. Préparer les expéditions, aller à la découverte, se garder militairement, se cacher dans les montagnes, y coucher, fumer et dormir, telle est la vie des contrebandiers, que les grands bénéfices dune seule opération mettent à même de vivre largement sans rien faire pendant plusieurs mois. Cependant, lorsque les douaniers espagnols, avec lesquels ils ont de fréquents engagements, les ont battus et ont pris leurs convois de marchandises, les contrebandiers espagnols, réduits aux abois, ne reculent pas devant la pensée de se faire voleurs de grands chemins, profession qu'ils exerçaient alors avec une certaine magnanimité, car jamais ils n'assassinaient les voyageurs, et ils leur laissaient habituellement de quoi poursuivre leur route. Gest ainsi qu'ils venaient d'agir vis-à-vis d'une famille anglaise, et le général Ducos, désirant nous éviter le désagrément d'être dépouillés, avait résolu de retarder notre départ; mais don Raphaël lui ayant fait observer qu'il connaissait assez les habitudes des voleurs espagnols pour être certain que le moment le plus favorable pour voyager dans une province était celui oii les bandes venaient d'y commettre quelque délit, parce qu'elles s'en éloignent momentanément, le général autorisa notre départ.

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