‹ Memoires du general Bon de Marbot (volume 4)Chapitre 59 sur 155 · DE BREST A SALAMANQUE · texte numérisé non relu

DE BREST A SALAMANQUE

A l'époque dont je parle, les chevaux de trait étaient inconnus en Espagne, où toutes les voitures, même celles du Roi. étaient traînées par des mules. Les diligences n'existaient pas, et il n'y avait dans les postes que des chevaux de selle, de sorte que les plus grands seigneurs, ayant des voitures à eux, étaient forcés, lorsqu'ils voyageaient, de louer des mules de trait et de marcher à petites journées. Les voyageurs aisés prenaient des voiturins qui ne faisaient que dix lieues par jour. Les gens du peuple se joignaient à des caravanes d'dniers qui transportaient les bagages à l'instar de nos rouliers, mais personne ne marchait isolément, tant à cause des voleurs que par le mépris qu'inspirait cette dernière manière de voyager. Après notre arrivée à Bayonne, don Raphaël, étant devenu le directeur de notre voyage, me dit que, n'étant ni assez grands seigneurs pour louer pour nous seuls une voiture avec attelage de mules, ni assez gueux pour aller avec les âniers, il nous restait à choisir de courir la poste à franc étrier ou de prendre place dans un voiturin. Le franc étrier, dont j'ai depuis tant fait usage, ne pouvait me convenir par l'impossibilité de pouvoir porter nos effets avec nous; il fut donc arrêté que nous irions par le voiturin.

Don Raphaël traita avec un individu, qui, moyennant 800 francs par tête, s'engagea à nous transporter àSalamanque, en nous logeant et nourrissant à ses frais. Je trouvais cela bien cher, car c'était le double de ce qu'un pareil voyage eût coûté en France, et puis je venais de dépenser beaucoup d'argent pour me rendre à Bayonne. Mais c'était le prix, et il n'y avait pas moyen de faire autrement pour rejoindre mon nouveau régiment. J'acceptai donc.

Nous partîmes dans un immense et vieux carrosse, dont trois places étaient occupées par un habitant de

Cadix, sa femme et sa fille. Un prieur de Bénédictins de rUniversité de Salamanque complétait le chargement.

Tout devait être nouveau pour moi dans ce voyage. D'abord l'attelage, qui m'étonna beaucoup. Il se composait de six mules superbes, dont, à mon grand étonnement, les deux du timon étaient les seules qui eussent des brides et des rênes; les quatre autres allaient en liberté, guidées par la voix du voiturier et de son zagalj, ou garçon d'attelage. Le premier, perché magistralement sur un énorme siège, donnait gravement ses ordres au zagal, qui, leste comme un écureuil, faisait quelquefois plus d'une lieue à pied en courant à côté des mules allant au grand trot; puis, en un clin d'oeil, il grimpait sur le siège à côté de son maître, pour redescendre et remonter encore, et cela vingt fois pendant la journée, tournant autour de la voiture et de l'attelage pour s'assurer que rien n'était dérangé, et faisant ce manège en chantant continuellement, afin d'encourager ses mules, qu'il appelait chacune par son nom; mais il ne les frappait jamais, sa voix suffisant pour ranimer celle des mules qui ralentissait son train.

Les manœuvres et surtout les chants de cet homme m'amusaient beaucoup. Je prenais aussi un vif intérêt à ce qui se disait dans la voiture, car, bien que je ne parlasse pas espagnol, ce que je savais de latin et d'italien me mettait à même de comprendre mes compagnons de voyage, auxquels je répondais en français. Ils l'entendaient passablement. Les cinq Espagnols, même les deux dames et le moine, allumèrent bientôt leurs cigares. Quel dommage que je n'eusse pas encore l'habitude de fumer! Nous étions tous de belle humeur. Don Raphaël, les dames et même le gros Bénédictin chantaient en chœur. Nous partions ordinairement le matin. On s'arrê-

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