‹ Memoires du general Bon de Marbot (volume 5)Chapitre 119 sur 178 · LE CAMP DE PILNITZ · texte numérisé non relu

LE CAMP DE PILNITZ

t infiniment plus nombreux que les nôtres, ni se mettre « une rivière à dos par un temps orageux ». Ce noble aveu désarma la critique, et chacun s'efforça de contribuer au salut de l'armée, qui battit en retraite vers l'Elbe, par Bautzen.

Le destin semblait vouloir nous accabler; car peu de jours après que le maréchal Oudinot eut perdu la bataille de Gross-Beeren, Macdonald celle de la Katzbach et Vandamme celle de Kulm, les Français éprouvèrent un immense revers. Le maréchal Ney, qui avait remplacé Oudinot dans le commandement des troupes destinées à marcher sur Berlin, n'ayant pas des forces assez considérables pour remplir cette mission difficile, fut battu à Jutterbach par le transfuge Bernadotte, et contraint d'abandonner la rive droite de l'Elbe.

L'Empereur revint à Dresde avec sa garde. Les divers corps d'armée aux ordres de Macdonald prirent position non loin de cette ville, tandis que le maréchal Ney, après avoir refoulé les Suédois sur la rive droite, réunissait ses troupes sur la rive gauche, à Dessau et à Wittemberg. Durant près de quinze jours, de la fin de septembre au commencement d'octobre, l'armée française resta presque immobile autour de Dresde. Mon régiment était bivouaqué auprès de Veissig, sur les hauteurs dePilnitz, qu'occupait une de nos divisions d'infanterie, soutenue par la cavalerie de Sébastiani et d'Exelmans.

Bien qu'il n'eût pas été conclu d'armistice officiel, la lassitude des deux partis établit entre eux une susjiension d'armes de fait, dont chacun profita pour se préparer à de nouveaux et plus terribles combats.

Ce fut au camp de Pilnitz que je reçus une lettre du colonel de cavalerie prussienne auquel j'avais prêté un cheval, après qu'il eut été pris et blessé par des cavaliers

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(le luuii icghilcnt au début de la bataille de la Katzbach. Cet officier supérieur, nommé M. de Blankcnsée, ayant été délivré par les siens lorsque la chance tourna contre nous, n'en était pas moins reconnaissant de ce que j'avais fait pour lui, et afin de me le prouver, il m'envoya dix chasseurs et un lieutenant de mon régiment qui, restés blessés sur le champ de bataille, avaient été à leur tour faits prisonniers. M. de Blankensée les avait fait panser, et après les avoir comblés de soins pendant quinze jours, il avait obtenu de ses chefs l'autoi'isation de les faire conduire aux avant-postes français, et me les adressait avec mille remerciements, m'assurant qu'il me devait la vie. Je crois qu'il avait raison, mais je n"en fus pas moins sensible à l'expression de la reconnaissance d'un des chefs de nos ennemis.

Tandis que nous campions sur le plateau de Pilnilz, il se passa un fait curieux dont toute la division fut témoin.

Dans un moment d'ivresse, un brigadier du 4' de chasseurs avait manqué de respect à son lieutenant, et un lancier du 6% que son cheval mordait avec fureur, ne pouvant lui faire lâcher prise, l'avait frappé au ventre avec des ciseaux, ce qui avait amené la mort de l'animal. Certainement ces deux hommes méritaient dètre punis, mais seulement par mesure disciplinaire. Le général Exelinans les condamna à mort de son autorité privée, et ayant fait monter la division à cheval pour assister à leur exécution, il en forma un grand carré dont trois faces seulement étaient pleines, et sur la quatrième on creusa deux trous devant lesquels on conduisit les deux patients.

Ayant été en course toute la nuit, je rentrais au camp en ce moment, et voyant ces lugubres préparatifs, je ne mis point en doute que les coupables n'eussent été jugés

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et condamnés. Mais j'appris ljicMit<H quil n"en était rien, et, nf approchant d'un cercle formé par le général Exelnians, les deux généraux de brigade et tous les chefs des régiments, j'enlendis M. Uevence, colonel du 4« de chasseurs, et M. Perquit, colonel du G° de lanciers, supplier le général de division de vouloir bien faire grâce aux deux coupables. Le général Exehnans refusait, tout en parcourant au pas le front des troupes pendant qu'on implorait sa clémence.

Je n'ai jamais pu me défendre d'exprimer mon indignation quand je vois commettre un acte qui me semble injuste. J'eus peut-être tort, mais apostrophant les colonels Devence et Perquit, je leur dis qu'ils compromettaient leur dignité en souffrant qu'on promenât dans le camp comme criminels des hommes de leurs régiments qui n'avaient pas été jugés j et j'ajoutai : « L'Empereur t n'a concédé à personne le droit de vie ou de moit, et « s'est personnellement réservé celui de faire grâce. »

Le général Exelmans s'émut en voyant l'effet produit par ma sortie et s'écria qu'il pardonnait au chasseur du 4% mais que le lancier allait être fusillé ; c'est-à-dire qu'il graciait le soldat qui avait manqué à son lieutenant, et voulait faire exécuter celui qui avait tué un cheval.

Pour mettre à mort ce malheureux, on fit demander dans chaque régiment deux sous-officiers; mais comme ceux-ci n'ont pas de mousqueton, ils durent prendre ceux de quelques soldats. Dès que cet ordre me fut transmis, je ne répondis pas à mon adjudant-major, (jui me comprit; aussi aucun homme du 23" ne se présenta pour participer à l'exécution. Le général Exehnans s'en aperçut et ne dit rien!... Enfin une détonation retentit, et tous les assistants frémissent d'indignation ! Kxelinans ordonne alors que, selon l'usage, on fasse défiler les

troupes devant le cadavre. On se met en marche. Mon régiment était le second dans la colonne, et j'hésitais pom^ savoir si je devais le faire passer devant le corps de cette malheureuse victime de la sévérité d'Exelmans, lorsque de grands éclats de rire se firent entendre dans le 24» de chasseurs, qui, marchant devant moi, était déjà arrivé sur le lieu de l'exécution. J'envoyai un adjudant pour s'informer de ce qui causait cette joie indécente en présence d'un cadavre, et j'appris bientôt que lemor^ se portait à merveille!

En effet, tout ce qui venait de se passer n'était qu'une parodie inventée pour effrayer les soldats qui seraient tentés de manquer à la discipline; parodie qui consistait à fusiller un homme à blanc, c'est-à-dire sans balles ! Et pour que le secret de ce simulacre d'exécution fût mieux gardé, notre chef en avait chargé des sousofficiers, auxquels on avait distribué des cartouches qui ne contenaient que de la poudre!... Mais comme, pour compléter l'illusion, il fallait que les troupes vissent le cadavre, Exelmans avait prescrit au lancier qui devait jouer ce rôle de se jeter la face contre terre dès qu'on ferait feu sur lui, de contrefaire le mort, et de s'éloigner de l'armée la nuit suivante avec des habits de paysan et un peu d'argent qu'on lui avait remis à cette intention ! Mais le soldat, qui était un Gascon des plus madrés, ayant fort bien compris que le général Exelmans outrepassait ses pouvoirs et n'avait pas plus le droit de le fusiller sans jugement que de le renvoyer sans congé, était resté debout après la détonation, et refusait de s'éloigner, à moins qu'on ne lui délivrât une feuille de route qui le garantît d'être arrêté par la gendarmerie !

En apprenant que c'était cette discussion entre le général et le prétendu 7nort qui avait excité les éclats de rire du 24' de chasseurs placé en tête de la colonne,

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