‹ Memoires du general Bon de Marbot (volume 5)Chapitre 145 sur 178 · VITORIA · texte numérisé non relu

VITORIA

généraux qui secondèrent le célèbre Washington, combattant pour rindépendance américaine, le plus brave, le plus capable, le plus estimé de l'armée était le général Arnold. Il perdit une jambe dans une bataille, et son patriotisme était si grand qu'il n'en continua pas moins à combattre les ennemis de son pays ; mais enfin, sétant brouillé avec Washington au sujet d'un passe-droit dont il croyait avoir à se plaindre, le général Arnold déserta, alla prendre du service dans l'armée anglaise et devint un des plus grands ennemis de ses compatriotes. Quelque temps après, un armistice ayant été signé et quelques officiers américains sétant avancés entre les deux camps, plusieurs officiers anglais, au nombre desquels se trouvait le général Arnold, s'approchèrentd'eux.etl'on causa paisiblement.

Cependant le général Arnold, s'apercevant que sa présence déplaisait à ses anciens amis, leur dit qu'il s'en étonnait, car s'il était actuellement leur adversaire, ils ne devaient pas oublier les éminents services qu'il avait rendus jadis à l'Amérique, pour laquelle il avait perdu une jambe. Alors un Américain lui répondit : « Nous « nous en souvenons si bien que, si jamais nous te fai- « sons prisonnier, ta jambe de bois sera déposée dans le « temple de la Patrie, comme un monument destiné à « rappeler à nos derniers neveux l'héroïque valeur dont '< lu fis preuve lorsque tu combattais pour l'indépen- « dance de ta patrie; mais après avoir rendu cet honneur » à ta jambe, nous ordonnerions d'accrocher le surplus " de ton corps à la potence, pour servir d'exemple à tous « les traîtres qui combattent contre leur patrie! »

Mais reprenons l'examen de la situation des armées françaises en décembre 1813.

L'j-lspagne. cause première de toutes les catastrophes qui signalèrent la fin du règne de Napoléon, avait été

dégarnie, dans le cours de cette année, d'une grande partie de ses meilleures troupes, que l'Empereur envoya renforcer l'armée d'Allemagne. Cependant lelfectif de celles qui restèrent dans la péninsule Ibérique s'élevait encore à plus de 100,000 hommes. Ce nombre, bien qu'insuffisant, aurait cependant contenu les ennemis, si Napoléon en avait laissé le commandement au maréchal Soult. Mais comme il voulait absolument faire de son frère Joseph un général qui sût défendre le royaume qu'il lui avait donné, ce fut à ce prince, homme fort estimable, mais antimilitaire, que l'Empereur confia la direction des armées d'Espagne. Il lui donna, il est vrai, pour major général et conseil, le maréchal Jourdan ; mais celui-ci, vieilli avant l'âge, et qui n'avait pas fait la guerre depuis les premières campagnes delà Révolution, était aussi usé au moral qu'au physique et n'inspirait aucune confiance aux troupes. Aussi, malgré les talents dont firent preuve Suchet, Reille, Bonnet, Gazan, Foy, Harispe, Decaen, Clausel et autres généraux qui servaient sous les ordres du roi Joseph, les armées angloportugaises, commandées par lord 'Wellington et aidées par les guérillas espagnoles, nous firent éprouver d'irréparables pertes.

Les Français, resserrés sur tous les points, avaient déjà été contraints d'abandonner Madrid, les deux Castilles, et de repasser l'Èbre, pour concentrer leurs principales forces autour de la ville de Vitoria, lorsque, attaqués dans cette position par des masses trois fois supérieures en nombre, ils perdirent une bataille dont les suites furent d'autant plus désastreuses que le roi Joseph et le maréchal Jourdan n'avaient pris aucune précaution pour assurer la retraite; aussi fut-elle des plus désordonnées. Les équipages du Roi, les parcs d'artillerie, les nombreuses voitures d'une foule d'Espagnols qui, ayant

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