M. DE CZERNICHEFF
moment même où il comptait la somme de 300,090 francs en billets de banque, qu'il avait reçus pour prix de sa trahison! Forcé par l'évidence de convenir de son crime, il avoua qu'un autre commis de la guerre avait aussi vendu diverses pièces au colonel russe. On arrêta le second coupable, et tous deux furent jugés, condamnés et fusillés! Ils moururent en maudissant M. de Czernicheff, qu'ils accusaient d'être venu les chercher jusque dans leurs mansardes afin de les séduire par la vue d'un monceau d'or, qu'il augmentait sans cesse lorsqu'il les voyait hésiter. L'Empereur fit publier dans tous les journaux français un article des plus virulents contre M. de Czernicheff, en y ajoutant des observations qui, bien qu'indirectes, durent blesser vivement l'empereur de Russie, car elles rappelaient que les assassins de Paul I", son père, n'avaient pas été punis par Alexandre.
Après une telle sortie, il ne fut plus possible de mettre la guerre en question, et, bien qu'elle ne fût pas encore déclarée, on s'y prépara de part et d'autre ouvertement. La conduite de M. de Czernicheff, bien que blâmée hautement par tout le monde, trouva néanmoins, surtout parmi les diplomates, des approbateurs secrets qui fondaient leur opinion sur le fameux adage : « Sahis patriœ prima Icx », et ils rappelaient à ce sujet une anecdote peu connue, que je tiens du maréchal Lanncs, et qui prouverait que, tout en punissant avec raison les Français qui vendaient les secrets de leur patrie aux ennemis. Napoléon faisait corrompre chez les étrangers les employés qui pouvaient lui fournir des renseignements utiles, surtout pour la guerre.
Le maréchal Lannes me raconta donc à Vienne, en d809, qu'au moment où les hostilités allaient éclater entre la France et l'Autriche, dont l'archiduc Charles devait commander les armées, ce prince fut averti par
un avis anonyme qu'un général-major qu'il estimait beaucoup et dont il venait de faire son sous-chef d'étatmajor, s'était vendu à l'ambassadeur de France, le général Andréossi, avec lequel il avait pendant la nuit de fréquents rendez-vous dans une maison solitaire du vaste faubourg de Léopoldstadt, dont on indiquait le numéro. Le prince Charles avait une telle estime pour le général-major, que, considérant comme une infâme calomnie l'accusation portée contre lui par un inconnu qui n'osait se nommer, il ne prit aucune mesure pour s'assurer de la vérité. Déjà l'ambassadeur de France avait demandé ses passeports et devait quitter Vienne dans quarante-huit heures, lorsqu'un second avis anonyme informa l'archiduc que son sous-chef d"état-major, après avoir travaillé seul dans son cabinet où se trouvaient les états de situation de l'armée, devait avoir la nuit suivante un dernier entretien avec le général Andréossi. L'archiduc, voulant éloigner de son esprit des soupçons qu'il craignait de conserver malgré lui contre un officier qui lui était cher, résolut de constater lui-môme son innocence. En conséquence, il prit un habit de ville des plus simples, et, accompagné seulement par son premier aide de camp, il se promena après minuit dans la partie la plus sombre de la ruelle oii était la maison indiquée. Après quelques moments d'attente, le prince Charles et son aide de camp aperçurent un homme que, malgré son déguisement, ils reconnurent avec douleur être le sous-chef d'état-major autrichien, auquel un signal fit ouvrir la porte. Peu dinstants après, le général Andréossi fut introduit de la même façon. L'entretien dura plusieurs heures, pendant lesquelles l'archiduc indigné, ne pouvant plus douter de la trahison de son sous-chef d'état-major, resta patiemment devant la maison, et lorsque enfin la porte