M. DE CZERNICHEFF
se rouvrit pour donner passage au général Andréossi et au général-major autrichien qui sortaient ensemble, ils se trouvèrent face à face avec le prince Charles, qui dit tout haut : « Bonsoir, monsieur l'ambassadeur de France! » Et dédaignant d'adresser des reproches au sous-chef d'état-major, il se borna à diriger sur lui la lumière d'une lanterne sourde!... Mais laide de camp, moins circonspect, frappa sur l'épaule de ce misérable en disant : « Voilà cet infâme traître de général un tel que Ion dégradera demain!... »
L'ambassadeur Andréossi s'esquiva sans mot dire. Quant au sous-chef d"état-major autrichien, se voyant pris en flagrant délit et connaissant d'avance le sort qui l'attendait, il rentra chez lui et se fit sauter la cervelle d'un coup de pistolet. Cette scène tragique, soigneusement cachée parle gouvernement autrichien, eut peu de retentissement; on annonça que le sous-chef d'état-major était mort d'une attaque d'apoplexie foudroyante; il paraît que l'ambassadeur de France lui avait remis deux millions.
Quant à l'affaire du colonel Czernicheff, elle présenta une bizarrerie remarquable : c'est qu'au moment où Napoléon se plaignait des moyens emploj'és par cet aide de camp de l'empereur Alexandre pour se procurer les états de situation de nos armées, le général Lauriston, ambassadeur à Saint-Pétersbourg, achetait non seulement les renseignements les plus positifs sur le placementetles forces de l'armée russe, mais encore lescuivres gravés qui avaient servi à l'impression del'immense carte de l'empire moscovite!... Malgré les difficultés énormes que présentait le transport de cette lourde masse de métal, la trahison fut si bien ménagée et si largement payée,' que ces cuivres, déro])és dans les archives du gouvernement russe, furent transportés de Saint-Pétersbourg en France sans que leur disparition fût décou-
verte par la police ni par les douanes moscovites! Dès que les cuivres furent arrivés à Paris, le ministère de la guerre, après avoir suljstitué les caractères français aux caractères russes qui indiquent les noms des lieux et des fleuves, fit imprimer cette belle carte, dont l'Empereur ordonna d'envoyer un exemplaire à tous les généraux et chefs de régiment de cavalerie légère. A ce titre, j'en reçus un que je parvins, non sans peine, à sauver pendant la retraite, car il forme un gros rouleau. La carte contenait toute la Russie, môme la Sibérie et le Kamtchatka, ce qui fit beaucoup rire ceux qui la reçurent : bien peu la rapportèrent, je possède la mienne.