‹ Mémoires du Général Bon de MarbotChapitre 111 sur 203 · LE PRINCE CHARLES · texte numérisé non relu

LE PRINCE CHARLES

ses fautes sont infiniment atténuées par l'espoir qu'il devait avoir dans l'arrivée du prince Jean avec un corps de 35 à 40,000 hommes, qui pouvait déboucher sur notre aile droite et même sur nos derrières. Il faut aussi convenir que l'archiduc Charles montra beaucoup de vigueur dans l'exécution du plan qu'il avait conçu, et fit preuve d'un grand courage personnel, ainsi que de beaucoup d'aptitude à soutenir le moral de ses troupes. J'en citerai un exemple remarquable.

On sait que, outre le colonel commandant, chaque régiment a un colonel propriétaire, dont il porte le nom : c'est habituellement un prince ou un officier général, à la mort duquel le régiment est donné à un autre, de sorte que ces corps changent souvent de dénomination et sont obligés de quitter le nom qu'ils ont illustré sur vingt champs de bataille, pour en prendre un nouveau totalement inconnu. Ainsi, les dragons de Latour, si célèbres dans les premières guerres de la Révolution, et dont la gloire s'étendait dans toute l'Europe, durent, à la mort du général Latour, prendre le nom du général Vincent, ce qui, en détruisant une belle tradition, blessait infiniment P amour-propre de ce régiment, dont le zèle fut considérablement affaibli par ce changement. Or, il advint, à la première journée de Wagram, que le prince Charles, voyant le centre de son armée sur le point d'être enfoncé par le corps d'Oudinot, voulut essayer de l'arrêter en l'attaquant avec de la cavalerie.

Les dragons de Vincent se trouvaient sous sa main; il leur ordonna de charger : ils le firent mollement, furent repoussés, et les Français avançaient toujours! Le prince lança de nouveau contre eux ce même régiment de Vincent, qui recula une seconde fois devant nos bataillons f La ligne autrichienne était percée!... Dans ce pressant danger, le prince court vers les dragons, les arrête dans

leur fuite, et, pour les faire rougir de leur peu de vigueur, il leur dit à haute voix : c Dragons de Vincent, on voit c bien que vous n'êtes plus les dragons de Latour ! > Le régiment, humilié par ce reproche sanglant, mais mérité, ayant répondu : < Si, si, nous le sommes encore i — Eh c bien ! s'écria le prince en mettant fièrement l'épée à la f main, pour vous montrer encore dignes de votre anc cienne gloire, suivez-moi ! » Et, quoique atteint d'une balle, il s'élance contre les Français I Le régiment de Vincent le suit avec une ardeur inexprimable; la charge fut terrible, et les grenadiers d'Oudinot reculèrent en subissant de grandes pertes. C'est ainsi qu'un général habile et énergique sait tirer parti de tout ce qui peut ranimer le courage chancelant de ses troupes.

L'allocution du prince Charles exalta & un si haut degré les dragons de Vincent, qu'après avoir arrêté les grenadiers d'Oudinot, ils fondirent sur la division Lamarque et lui reprirent 2,000 prisonniers et cinq drapeaux qu'elle venait d'enlever aux Autrichiens I Le prince Charles félicita les dragons en leur disant : c A présent, c vous porterez avec orgueil le nom de Vincent, que c vous venez de rendre aussi glorieux que celui de Lac tour! » Ce régiment fut un de ceux qui, le lendemain, contribuèrent le plus à mettre en déroute la division d* infanterie du général Boudet.

La bataille de Wagram donna lieu à une foule d'épisodes, dont le plus important n'a été rapporté par aucun auteur, bien qu'il produisit alors une très grande sensation dans l'armée et dans le public. Je veux parler de la disgrâce du général Bernadotte, que l'Empereur chassa du champ de bataille! Ces deux illustres personnages n'avaient jamais eu d'affection l'un pour l'autre, et depuis la conspiration de Rennes, ourdie par Bernadotte contre le gouvernement consulaire, ils étaient fort mal

Page 1