DISGRACE DE BERNADOTTE. Î
bataillons et résister ainsi à la poursuite de l'ennemi. Pour se conformer à cette règle, Bernadotte, dont le courage personnel ne peut être mis en doute, cède au torrent de ses troupes en désordre, et, suivi d'un nombreux étatmajor, il s'élance au grand galop dans la plaine, afin de devancer les fuyards et de les arrêter. Mais à peine est-il sorti de cette cohue, dont les cris de détresse retentissaient au loin, qu'il se trouve face à face avec l'Empereur, qui lui dit d'un ton ironique : c Est-ce par cette c savante manœuvre que vous comptez réduire le prince c Charles à la nécessité de mettre bas les armes?... • Bernadotte, déjà fortement ému de voir son armée dans la plus complète déroute, le fut encore plus vivement en apprenant que l'Empereur était informé des propos inconsidérés qu'il avait tenus la veille. Il resta stupéfait I... puis, se remettant un peu, il cherchait à balbutier quelques mots d'explication; mais l'Empereur» d'un ton sévère, et la parole haute, lui dit : c Je vous • retire le commandement du corps d'armée que vous c dirigez si mal, monsieur!... Éloignez-vous de moi surc le-champ et quittez la grande armée dans les vingtc quatre heures; je n'ai que faire d'un brouillon tel que c vous!... » Cela dit, Napoléon tourna le dos au maréchal, et prenant momentanément le commandement direct des Saxons, il rétablit l'ordre dans leurs rangs et les ramena contre l'ennemi!
Dans toute autre circonstance, Bernadotte eût été certainement désolé d'un tel éclat; mais comme son expulsion avait été prononcée au moment où il galopait en tête des fuyards, ce qui pouvait laisser place à la médisance au sujet de son courage, bien que sa retraite précipitée eût pour but d'aller arrêter ses soldats, il comprit combien sa fâcheuse situation en était aggravée, et on assure que, dans son désespoir, il voulut se précipiter
sur les baïonnettes ennemies pour se donner la mort!...
Ses aides de camp le retinrent et l'éloignèrent des troupes saxonnes. Il erra toute la journée sur le champ de bataille; enfin, vers le soir, il s'arrêta derrière les lignes de notre aile gauche, au village de Léopoldau, où ses officiers le déterminèrent à passer la nuit dans le joli petit château qui se trouve en ce lieu. Mais à peine y était-il installé , que Masséna, dont le corps d'armée enveloppait Léopoldau, où il avait ordonné de placer son quartier général, arrive pour occuper le château. Or, comme il est d'usage à la guerre que les maréchaux et généraux s'établissent au centre de leurs troupes, et ne vont jamais prendre logement dans les villages où se trouvent les régiments commandés par un de leurs camarades, Bernadotte voulut céder la place à Masséna. Celuici, qui ignorait encore la mésaventure de son collègue, le pria instamment de rester et de partager le gîte avec lui, ainsi qu'ils l'avaient si souvent pratiqué dans les guerres d'Italie. Bernadotte accepte; mais pendant qu'on arrange le logement, un officier témoin de la scène qui avait eu lieu entre l'Empereur et Bernadotte vint la raconter à Masséna, qui, en apprenant la disgrâce éclatante de son camarade, se ravise et trouve que la maison n'est pas assez vaste pour recevoir deux maréchaux et leurs étatsmajors. Voulant cependant simuler la générosité, il dit à ses aides de camp : c Ce logement m'appartenait de f droit; mais puisque ce pauvre Bernadotte est dans le f malheur, je dois le lui céder; cherchez-moi un autre c gtte, fût-ce une grange... » Puis il se fait replacer en calèche et s'éloigne du château, sans revoir ni prévenir Bernadotte, qui fut très affecté de cet abandon.
Son exaspération lui fit commettre une nouvelle faute très grave, car, bien que le commandement des troupes saxonnes lui eût été retiré, il leur adressa un ordre du