MARCHE SUR VISEU
avec quatre à cinq mille miliciens portugais!... Si l'ennemi, profitant de la supériorité de ses forces, eût enveloppé le convoi et attaqué avec résolution, toute l'artillerie, les munitions et les vivres de l'armée étaient enlevés ou détruits. Mais le colonel Trent, ainsi qu'il l'a dit depuis, ne pouvait supposer qu'un maréchal aussi expérimenté que Masséna eût laissé sans soutien un convoi de la conservation duquel dépendait le salut de son armée; pensant qu'une puissante escorte, masquée par les plis du terrain, se trouvait dans le voisinage, il n'osa avancer qu'avec circonspection. Il se borna dope à attaquer la compagnie de grenadiers français qui était en tête; celle-ci répondit par un feu terrible qui tua une cinquantaine d'hommes!... Les miliciens effrayés reculèrent, et Trent, faisant ce qu'il aurait dû faire d'abord, enveloppa une partie du convoi. Cependant, à mesure qu'il s'avançait, il s'aperçut de la faiblesse de l'escorte, et envoya un parlementaire au commandant pour le sommer de se rendre, sinon il allait l'attaquer sur tous les points. L'officier français consentit adroitement à entrer en pourparlers, afin de donner aux Irlandais, qu'il avait fait prévenir, le temps d'arriver de la queue à la tête du convoi. Us parurent enfin, venant bravement au pas de course ! . . . Dès que l'officier français les aperçut, il rompit la conférence en disant à l'Anglais : f Je ne puis plus c traiter, car voici mon général qui vient à mon secours c avec huit mille hommes!... » Chacun reprit donc sa position; mais Trent s'empressa de quitter la sienne et de s'éloigner, croyant avoir affaire à l'avant-garde d'une forte colonne.
Le parc fut donc sauvé; mais le danger qu'il venait de courir, bientôt connu de toute l'armée, y causa la plus vive émotion. Ney, Junot, Reynier, Montbrun se rendirent sur-le-champ à Viseu, pour adresser de vifs
reproches au général Fririon, chef d'état-major, qui déclara que, malgré ses vives réclamations, on ne lui avait même pas donné connaissance de la marche des colonnes, tout se décidant entre Masséna et Pelet. En apprenant un tel état de choses, les chefs des quatre corps d'armée, saisis de stupeur et d'indignation, entrèrent chez Masséna pour lui faire de justes observations. Ney portait la parole, et du salon de service nous l'entendions protester; mais Masséna, prévoyant que la conversation allait s'animer, entraîna les généraux dans une pièce éloignée de celle qu'occupaient ses aides de camp. J'ignore ce qui fut résolu; mais il paraît que le généralissime promit d'en agir autrement, car, au bout d'un quart d'heure, nous aperçûmes Masséna se promenant paisiblement dans le jardin, en donnant tour à tour le bras à ses lieutenants. L'union paraissait rétablie, mais ce ne fut pas pour longtemps.
Ainsi que je l'ai déjà dit, des motifs puérils produisent quelquefois de grands et fâcheux résultats. En voici un exemple frappant, car il influa sur le résultat d'une campagne qui devait chasser les Anglais du Portugal, tandis que son avortement accrut au contraire la confiance des Anglais dans Wellington, tout en aguerrissant des troupes qui contribuèrent puissamment aux défaites que nous éprouvâmes les années suivantes.
Toute l'armée savait que Masséna avait amené Mme X... en Portugal; mais cette dame, qui avait traversé en voiture toute l'Espagne et était restée à Salamanque pendant les sièges de Rodrigo et d'Alméida, voulut suivre Masséna à cheval, quand il se mit en marche dans ce pays impraticable aux voitures, ce qui produisit un fort mauvais effet. Le maréchal, qui mangeait généralement seul avec Mme X..., avait fait ce jour-là placer son petit couvert sous un bosquet de citronniers. La
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table des aides de camp était dans le même jardin, à cent pas de la sienne. On allait servir, lorsque le généralissime, voulant probablement achever de cimenter le bon accord qui venait d'être rétabli entre ses quatre lieutenants, fit observer que chacun d'eux ayant plusieurs lieues à faire pour regagner son quartier général, le mieux serait qu'avant de partir, ils dînassent avec lui. Ney, Reynier, Junot et Montbrun acceptent, et Masséna, pour prévenir le retour de réflexions sur l'incident du convoi, ordonna, par extraordinaire, de joindre la table de ses aides de camp à la sienne.
Jusque-là tout allait bien; mais quelques instants avant de s'asseoir, Masséna fait appeler Mme X..., qui recule en se voyant en présence des lieutenants de Masséna. Mais celui-ci dit tout haut à Ney : c Mon cher c maréchal, veuillez donner la main à madame. » Le maréchal Ney pâlit et fut sur le point d'éclater... Cependant, il se contint, et conduisit du bout du doigt Mme X... vers la table, où, sur l'indication de Masséna, elle prit place à sa droite. Mais, pendant tout le repas, le maréchal Ney ne lui adressa pas une seule parole, et s'entretint avec Montbrun, son voisin de gauche. Mme X..., qui avait trop d'esprit pour ne pas sentir combien sa situation était fausse, fut prise tout à coup d'une violente attaque de nerfs et tomba évanouie. Alors Ney, Reynier, Montbrun et Junot quittent le jardin, non sans que Ney témoignât à haute voix et très vivement ses impressions.
Les généraux Reynier et Montbrun exprimèrent aussi hautement leurs sentiments. Junot fut moins acerbe; cependant, comme il blâmait aussi Masséna, je pris la liberté de lui rappeler la scène de Valladolid et l'accueil qu'il avait fait à Mme X. . .; mais il me répondit en riant : t Parce qu'un c vieux housard tel que moi fait quelquefois des farces,
c ce n'est pas une raison pour que Masséna les imite; c d'ailleurs, je ne puis me séparer de mes camarades! i A compter de ce jour, Ney, Reynier, Montbrun et Junot furent au plus mal avec Masséna, qui, de son côté, leur en voulut beaucoup1.
La discorde établie entre les chefs de l'armée ne pouvait qu'aggraver les causes qui devaient nuire au succès d'une campagne entreprise à cinq cents lieues de France. Ces causes étaient d'abord le manque absolu de connaissance de la topographie des contrées dans lesquelles nous faisions la guerre; car, soit par précautions défensives, soit par apathie, le gouvernement portugais n'a jamais fait lever de bonnes cartes du royaume. La seule qui existât alors était on ne peut plus inexacte, de sorte que nous marchions pour ainsi dire à tâtons, quoiqu'il y eût dans l'armée de Masséna un très grand nombre d'officiers français ayant déjà fait deux campagnes en Portugal avec Soult et Junot; mais les officiers n'étaient point venus dans les provinces que nous traversions, et ne pouvaient être d'aucune utilité pour diriger les colonnes. Nous avions au grand état-major une trentaine d'officiers portugais, au nombre desquels se trouvaient les généraux marquis d'Alorna et comte Pamplona, venus de France en 1808, avec le contingent fourni à Napoléon par la cour de Lisbonne. Ces militaires, bien qu'ils n'eussent fait qu'obéir aux ordres de leur ancien gouvernement, ayant été proscrits par la Junte, avaient suivi notre armée afin de revenir dans leur patrie et rentrer en possession de leurs biens confisqués. Masséna avait espéré que ces bannis pourraient lui donner quelques renseignements utiles; mais, excepté Lisbonne et ses
1 Ces détails et ceux qui vont suivre confirment malheureusement les appréciations données par M. Thiers sur les causes de nos revers en Portugal.