MARCHE SUR LISBONNE
tenant aux Anglais, et pour les empêcher de les enlever en arrivant promptement à Lisbonne, réunit quatre mille hommes des moins fatigués, et se porta sur la capitale avec cette faible colonne, laissant à ses généraux le soin de ramasser le surplus de son armée et de venir le joindre. Cette audacieuse entreprise pouvait perdre son armée, car Lisbonne contenait une garnison de douze à quinze mille hommes, et une flotte anglaise stationnait à l'embouchure du Tage : c'était plus qu'il n'en fallait pour repousser les quatre mille hommes de troupes conduits par Junot. Mais l'effet magique que produisaient les victoires de Napoléon était si grand, que le gouvernement portugais, accédant à toutes les demandes de l'Empereur, s'empressa de déclarer la guerre aux Anglais, dans l'espoir que Junot arrêterait sa marche. Mais l'avantgarde du général français, continuant d'avancer, jeta dans la capitale une confusion inexprimable. Le régent, ne sachant d'abord quel parti prendre, finit par se décider à transporter au Brésil le siège du gouvernement. La reine folle, le régent, la famille royale, les grandes familles, en tout neuf à dix mille individus, s'embarquèrent sur une flotte considérable, emportant avec eux d'immenses richesses, et le 28 novembre firent voile vers le Brésil.
Ce même jour, Junot attaquait Santarem; mais la petite colonne ayant dû traverser la plaine de Golegan couverte de deux pieds d'eau, un si grand nombre de soldats furent pris de fièvre, qu'il ne se trouva plus le lendemain que quinze cents hommes en état de suivre Junot, qui n'en continua pas moins sa marche avec cette faible escorte, et fit audacieusement son entrée à Lisbonne. On doit rendre à Junot la justice de convenir qu'après avoir rallié ses troupes, il pourvut avec zèle à tous leurs besoins; aussi, dans le courant de décembre,
l'armée présentait un effectif de vingt-trois mille hommes en assez bon état. Junot, embarrassé des troupes portugaises, licencia les soldats indigènes qui voulurent restei dans leurs foyers, et forma des autres une division qu'il envoya en France. Elle servit assez bien, et fit la campagne de Russie.
Laissons Junot s'organiser en Portugal, et jetons un coup d'oeil sur l'état où se trouvait la cour de Madrid à l'époque du traité de Tilsitt.
Le roi Charles IV, prince nul, ennemi des affaires, n'ayant de passion que pour la chasse, régnait alors sur l'Espagne, et laissait à la Reine le soin de gouverner. La reine Marie-Charlotte, princesse de Parme, cousine du Roi, femme de moyens et aimant le pouvoir, dominait complètement son époux. Vers 1788, un très pauvre gentill&tre, nommé Emmanuel Godoy, entré nouvellement aux gardes du corps, s'étant fait remarquer dans la société de Madrid par son talent sur la guitare, la Reine voulut l'entendre. C'était un homme de petite taille, très bien fait, d'une figure agréable, ayant de l'esprit, de l'ambition et beaucoup d'audace. Il plut à la Reine, qui en fit son favori. Telle fut la cause première des malheurs de l'Espagne, qui ont si grandement contribué à ceux de la France.
Les courtisans pensèrent que la faveur dont jouissait Godoy ne serait que passagère; mais celui-ci, prenant pour modèle le célèbre Potemkin, qui, de simple garde de Catherine II, était devenu son amant et son premier ministre, sut si bien gagner la confiance de la Reine, que celle-ci le fit nommer par le Roi commandant en chef des gardes, membre du conseil, officier général, et enfin premier ministre!
La Révolution française ayant amené la guerre entre la France et l'Espagne, nos troupes s'étaient emparées