L'ARMÉE DE JUNOT S
gaieté, sa franchise militaire, sa réputation de bravoure, enfin sa prodigalité, lui conquirent l'amitié des grands et la sympathie populaire. Ses succès en Portugal déterminèrent sans doute l'Empereur à le choisir pour commander l'armée d'occupation, et c'eût été en effet un avantage, si Junot se fût montré moins imprévoyant comme général.
L'Espagne, alors notre alliée, devait fournir à nos troupes sur leur passage le logement et les vivres. Le devoir d'un général en chef était de s'assurer de l'exécution de cette promesse; mais Junot, négligeant cette précaution, fit entrer son armée en Espagne le 47 octobre, et lança ses colonnes sur les routes, où rien n'était prêt pour les recevoir. Nos troupes couchèrent à la belle étoile et ne reçurent qu'une demi-ration de vivres.
On était à la fin de l'automne; l'armée traversait les contreforts des Pyrénées dont le climat était très rude, et nos malheureux soldats couvrirent bientôt la route de malades et de traînards. Quel spectacle pour les populations espagnoles qui accouraient de toutes parts pour contempler les vainqueurs de Marengo, d'Âusterlitz et de Friedland, et ne voyaient que de chétifs conscrits, pouvant à peine porter leurs sacs et leurs armes, et dont la réunion ressemblait plutôt à l'évacuation d'un hôpital qu'à une armée marchant à la conquête d'un royaume!... Ce triste spectacle donna aux Espagnols une fort mauvaise impression de nos troupes, et entraîna l'année suivante des effets désastreux.
Napoléon méprisa trop les nations de la Péninsule, et crut qu'il suffirait de montrer des troupes françaises pour obtenir d'elles tout ce qu'on voudrait. Ce fut une grande erreur î II faut dire aussi que, n'étant pas mis au courant des difficultés qui s'opposaient à la marche des troupes, l'Empereur réitérait l'ordre d'avancer prompte-
ment. Junot abusa de ces injonctions, et son armée, composée de soldats enfants, se trouva bientôt disséminée par petits détachements sur un espace de plus de deux cents lieues de route, entre Bayonne et Salamanque. Heureusement que les Espagnols n'étaient pas encore en guerre avec la France; cependant, pour s'entretenir la main, ils assassinèrent une cinquantaine de nos soldats.
Arrivé à Ciudad-Rodrigo, une des dernières villes d'Espagne, Junot fit faire à sa tête de colonne une halte de quelques jours. Il avait laissé plus de quinze mille hommes en arrière. Dès qu'un tiers l'eut rejoint, il traversa les montagnes de Penha-Parda, qui le séparaient de la vallée du Tage, en n'emportant qu'une demi-ration de pain par homme t. .. Ces montagnes, que j'ai traversées, sont incultes et habitées par des populations pauvres et barbares. Les troupes les franchirent à travers toutes les difficultés, au prix des plus grandes fatigues, sans logements et sans vivres, ce qui les força i s'emparer de quelques troupeaux appartenant aux habitants, et ceux-ci en tirèrent vengeance par l'assassinat d'une centaine de traînards français. Enfin, l'armée atteignit la ville d'Alcantara, et fit son entrée en Portugal par la ville de Castello-Branco. Ce ne fut qu'après beaucoup d'efforts, et en souffrant de toutes les intempéries, qu'on parvint à Abrantès avec cinq ou six mille hommes exténués de fatigue et presque tous nu-pieds. C'est à Abrantès que commence la belle partie de la vallée du Tage. Les traînards et les malades, encore engagés dans les montagnes, informés du bien-être qui les attendait à Abrantès, s'empressèrent d'arriver, et l'armée se rallia peu à peu.
Un général prévoyant lui eût donné le temps de se réunir; mais Junot, sous prétexte que l'Empereur lui avait ordonné de saisir toutes les marchandises appar-