TRAVERSÉE DU DANUBE
dant la tête, se mirent à prier sans bouger!... Alors, le caporal, tirant son sabre, leur dit : c On peut prier en travaillant! Si vous n'obéissez sur-le-champ,je vous tue!... » Ces pauvres diables, obligés de choisir entre une mort incertaine et une mort positive, prirent des haches, aidèrent les grenadiers; le mât fut promptement coupé et lancé dans le courant... Il était temps, car à peine fûmes-nous débarrassés de ce dangereux fardeau, que nous ressentîmes une secousse épouvantable : un des nombreux sapins qu'entraînait le Danube venait de heurter le bateau... nous frémîmes tous!... Heureusement, le bordage n'était point encore défoncé; mais la barque résisterait-elle aux chocs qu'elle pouvait recevoir des autres arbres que nous n'apercevions pas et dont le voisinage nous était signalé par un plus grand balancement des vagues?... Plusieurs nous touchèrent, sans qu'il en résultât de graves accidents; cependant, le courant nous poussant avec force, et nos rames gagnant fort peu sur lui, pour nous faire prendre le biais nécessaire à la traversée du fleuve, je craignis un moment qu'il ne nous entraînât au delà du camp ennemi, ce qui eût fait manquer mon expédition. Enfin, à force de rames, nous étions parvenus aux trois quarts du trajet, lorsque, malgré l'obscurité, j'aperçois une énorme masse noire sur les eaux, puis tout à coup un frôlement aigu se fait entendre, des branchages nous atteignent au visage, et la barque s'arrête!... Le patron, questionné, répond que nous sommes sur un tlot garni de saules et de peupliers, dont l'inondation a presque atteint le sommet... D fallut employer des haches à tâtons pour s'ouvrir un passage à travers ces branches; on y parvint, et dès que nous eûmes franchi cet obstacle, nous trouvâmes un courant bien moins furieux que dans le milieu du fleuve et atteignîmes enfin la rive gauche, en face du
camp autrichien. Cette rive était bordée d'arbres aquatiques très touffus qui, avançant en forme de dôme au-dessus delà berge, en rendaient sans doute l'approche fort difficile, mais qui en même temps s'opposaient à ce que du camp on pût apercevoir notre barque. Les feux de bivouac éclairaient le rivage, tout en nous laissant dans l'obscurité que les branches de saules projetaient sur nous. Je laissai la barque courir le long du bord, cherchant de l'œil un endroit propice pour prendre terre. Tout à coup, j'aperçois une rampe pratiquée sur la berge par les ennemis, afin que les hommes et les chevaux de leur camp pussent arriver jusqu'à l'eau. L'adroit caporal lance alors parmi les saules l'une des pierres que j'avais fait préparer; la corde s'enroule autour de l'un de ces arbres, et la barque s'arrête contre la terre, à un ou deux pieds de la rampe. Je pense qu'il était alors minuit. Les Autrichiens, se trouvant séparés des Français par l'immensité du Danube débordé, étaient dans une si grande sécurité que, excepté le factionnaire» tout dormait dans le camp.
Il est d'usage à la guerre que, quelle que soit la distance qui sépare de l'ennemi, les canons et les sentinelles doivent toujours faire face vers lui. Une batterie placée en avant du camp était donc tournée du côté du fleuve, et des factionnaires se promenaient sur le haut du rivage, dont les arbres empêchaient de voir l'extrême bord, tandis que du bateau j'apercevais à travers les branches une grande partie des bivouacs. Jusque-là ma mission avait été plus heureuse que je n'aurais pu l'espérer; mais pour que le résultat fût complet, il fallait enlever un prisonnier, et une telle opération, exécutée à cinquante pas de plusieurs milliers d'ennemis, qu'un seul cri pouvait réveiller, me paraissait bien difficile!... Cependant, il fallait agir... J'ordonne donc aux cinq