‹ Mémoires du Général Bon de MarbotChapitre 69 sur 203 · TRAVERSÉE DU DANUBE · texte numérisé non relu

TRAVERSÉE DU DANUBE

die concluait donc que l'opération était matériellement impraticable.

En vain l'Empereur, pour les séduire, fit -il étaler devant chacun d'eux 6,000 francs en or, cette offre ne put les décider, et cependant, disaient-ils, nous sommes de pauvres matelots, tous pères de famille; cet or assurerait notre fortune et celle de nos enfants; notre refus doit donc vous prouver l'impossibilité de traverser le fleuve en ce moment!... Je l'ai déjà dit : à la guerre, la nécessité d'épargner la vie d'un grand nombre d'hommes, en sacrifiant celle de quelques-uns, rend, dans certaines circonstances, les chefs de l'armée impitoyables. L'Empereur fut donc inflexible. Les grenadiers reçurent l'ordre d'emmener ces pauvres gens malgré eux, et nous descendîmes à la ville.

Le caporal qu'on m'avait donné était un homme fort intelligent; je le pris pour mon interprète et le chargeai, chemin faisant, de dire au syndic des matelots que, puisqu'il était forcé de venir avec nous, il devait, dans son propre intérêt, nous désigner la meilleure barque et indiquer tous les objets dont il fallait la garnir. Le malheureux obéit, tout en se livrant au plus affreux désespoir. Nous eûmes donc une excellente embarcation et prîmes sur les autres tout ce qui fut à notre convenance. Nous avions deux ancres; mais comme il ne me paraissait guère possible de nous en servir, je fis prendre des câbles et coudre au bout de chacun d'eux un morceau de toile, dans lequel était enveloppé un gros caillou. J'avais vu dans le midi de la France des pêcheurs arrêter leurs bateaux en lançant sur les saules du rivage les cordes ainsi préparées, qui, s'entortillant autour de ces arbres, faisaient office d'ancre et arrêtaient la nacelle. Je couvris ma tête d'un képi, les grenadiers prirent leurs bonnets de police, car toute autre coiffure eût été très

embarrassante. Nous avions des vivres, des cordes, des haches, des scies, une échelle, enfin tout ce que la prévoyance m'avait suggéré de prendre.

Nos préparatifs terminés, j'allais donner le signal du départ, lorsque les cinq bateliers me supplièrent en sanglotant de les faire conduire chez eux par mes soldats et de leur accorder la grâce d'aller, pour la dernière fois peut-être, embrasser leurs femmes et leurs enfants!... Mais l'attendrissement qu'eût produit cette scène ne pouvant qu'amoindrir le courage déjà si faible de ces malheureux, je refusai, f Eh bien ! dit alors le syndic, c puisque nous n'avons plus que quelques instants à f vivre, donnez-nous cinq minutes pour recommander f nos âmes à Dieu, et faites de même que nous, car c vous allez aussi périr!.. . » Ils se prosternèrent tous; les grenadiers et moi les imitâmes, ce qui parut faire grand plaisir à ces braves gens. La prière terminée, je ûs distribuer à chacun d'eux un verre de l'excellent vin des moines, et la barque fut poussée au large!...

J'avais recommandé aux grenadiers d'exécuter en silence toutes les prescriptions du syndic qui tenait le gouvernail. Le courant était trop rapide pour que nous pussions traverser directement de Môlk à la rive opposée; nous remontâmes donc à la voile le long delà berge du fleuve pendant plus d'une lieue, et bien que le vent et les vagues fissent bondir le bateau, ce trajet se fit sans accident. Mais lorsqu'il fallut enfin s'éloigner de terre, pour commencer la traversée à force de rames, le mât qu'on abattit, au lieu de venir se placer dans la longueur du bateau, tomba de côté, et la voile, trempant dans l'eau, offrait une grande résistance au courant, ce qui nous fit tellement pencher que nous fûmes sur le point d'être submergés!... Le patron ordonna de couper les câbles et de jeter le mât dans le fleuve; mais les matelots, per-

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