L'ILE DE LOBAU
n'étaient pas réelles, le maréchal Lannes suivit de sa personne l'Empereur, lorsque celui-ci se rendit le 19 au soir à Ebersdorf pour présider à l'établissement des ponts. Napoléon, après avoir examiné dans le plus grand détail ce qui avait été préparé, et s'être assuré qu'on avait réuni tout ce que les circonstances permettaient de se procurer, fit monter une brigade* de la division Molitor sur quatre-vingts grandes barques et dix forts radeaux, qui, malgré la difficulté qu'opposait l'extrême largeur du Danube et la violence des vagues, atteignirent l'Ile deLobau. Les troupes s'y établirent sans obstacle, l'ennemi ayant négligé de faire garder ce point, tant il était préoccupé par la pensée que nous voulions traverser le fleuve devant Nussdorf, au-dessus de Vienne. L'Empereur fit occuper de même plusieurs îles de moindre importance, et la construction des ponts commença. Elle dura toute la nuit, par un temps magnifique, et fut terminée le 20 à midi. Toutes les divisions du corps de Masséna passèrent immédiatement dans l'île de Lobau. Il n'y a peut-être pas d'exemple d'aussi grands travaux exécutés en si peu de temps.
Le 20 mai, à quatre heures du soir, l'Empereur ayant fait jeter un pont sur le quatrième et dernier bras du Danube, les divisions d'infanterie de Masséna, commandées par les généraux Legrand, Boudet, Carra Saint-Cyr et Molitor, débouchèrent de l'Ile de Lobau pour aller occuper sur la terre ferme les villages d'Essling et d'Aspern. Ces troupes furent suivies par les divisions de cavalerie légère Lasalle, Marulaz, ainsi que par les cuirassiers du général Espagne; en tout 25,000 hommes.
Quelques escadrons ennemis parurent seuls à l'horizon; le gros de l'armée autrichienne était encore à Gérarsdorf, mais allait se mettre en marche pour venir s'opposer à notre établissement sur la rive gauche du
Danube. L'Empereur, de son côté, dirigeait de fortes masses vers l'île de Lobau. Le corps du maréchal Lannes dut quitter les environs de Nussdorf pour se rendre à Ebersdorf; mais divers obstacles embarrassèrent son passage dans Vienne, et il n'arriva que le lendemain fort tard. La garde à pied suivait.
Dans la soirée du 20 mai, l'Empereur et le maréchal Lannes ayant été se loger dans la seule maison qui existât dans l'île de Lobau, mes camarades et moi nous établîmes auprès de là, sur de beaux gazons qu'éclairait la lune dans tout son éclat. La nuit était délicieuse, et dans notre insouciance militaire, sans songer aux périls du lendemain, nous causions gaiement et chantions des ariettes nouvelles, entre autres deux fort à la mode alors dans l'armée, parce qu'on les attribuait à la reine Hortense et que les paroles avaient beaucoup de rapport avec les circonstances dans lesquelles nous nous trouvions; c'était :
Vous me quittez pour aller a la gloire, Mon tendre cœur suivra partout vos pas...
Et puis :
L'astre des nuits de son paisible éclat Lançait des feux sur les tentes de France!...
Le capitaine d'Albuquerque était le plus joyeux de nous tous, et après nous avoir charmés par sa belle voix, il nous faisait rire aux éclats par le récit des plus bouffonnes aventures de sa vie romanesque. Le pauvre garçon ne prévoyait pas que le soleil qui allait se lever éclairerait son dernier jour !.. . pas plus que nous ne pensions que la plaine située en face de nous, sur l'autre rive, serait bientôt arrosée du sang de notre bon maréchal, ainsi que de celui de presque chacun de nous.
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Le 21 au matin, les lignes autrichiennes parurent et vinrent se ranger en face des nôtres, en avant d'Essling et d'Aspern. Le maréchal Masséna, qui occupait ces deux villages depuis la veille, aurait dû en faire créneler les maisons et couvrir les approches par quelques travaux de campagne; mais il avait malheureusement négligé de prendre cette prudente précaution. L'Empereur l'en blâma; mais comme l'ennemi approchait, et qu'on n'avait plus le temps de réparer cette faute, Napoléon ne pouvant fortifier Essling ni Aspern, y suppléa, autant que possible, en couvrant le dernier pont par une tête qu'il traça lui-même et à laquelle il fit travailler à l'instant. Si le corps d'armée du maréchal Lannes, la garde impériale et les autres troupes que Napoléon attendait, eussent été présents, il n'aurait certainement pas donné au prince Charles le temps de déployer son armée devant lui et l'aurait attaqué sur-le-champ; mais n'ayant que trois divisions d'infanterie et quatre de cavalerie à opposer aux forces considérables de l'ennemi, l'Empereur dut se borner pour le moment à la défensive. Pour cela, il appuya au village d'Aspern son aile gauche, composée de trois divisions d'infanterie sous les ordres du maréchal Masséna. L'aile droite, formée par la division Boudet, s'appuyait au Danube, auprès du grand bois qui se trouve entre ce fleuve et le village d'Essling, qu'elle occupait aussi. Enfin, les trois divisions de cavalerie et une partie de l'artillerie formaient le centre, sous les ordres du maréchal Bessières, et se déployèrent dans l'espace resté vide entre Essling et Aspern. Ainsi, d'après les expressions de l'Empereur, qui comparait sa position à un camp retranché, Aspern et Essling figuraient des bastions qu'unissait une courtine formée par la cavalerie et l'artillerie.
Les deux villages, bien que n'étant pas retranchés,
étaient susceptibles d'une bonne défense, car ils sont bâtis en maçonnerie et entourés de petites levées de terre qui les protègent contre l'inondation du Danube; l'église et le cimetière d'Aspern pouvaient résister longtemps; Essling avait pour citadelle un vaste enclos et un immense grenier d'abondance construit en pierre de taille. Ces derniers points nous furent très utiles.
Quoique les troupes dont se composaient la droite et le centre ne fissent pas partie du corps de Lannes, qui se trouvait encore sur l'autre rive du Danube, l'Empereur avait voulu, dans des circonstances aussi difficiles, utiliser les talents de ce maréchal et lui en avait confié le commandement supérieur. On lui entendit dire au maréchal Bessières : c Vous êtes sous les ordres du maréchal Lannes » ; ce qui parut fortement contrarier Bessières. Je rapporterai tout à l'heure le grave conflit auquel cette déclaration donna lieu, et comment je m'y trouvai engagé bien malgré moi.
Vers deux heures après midi, l'armée autrichienne s'avança sur nous, et la bataille s'engagea très vivement. La canonnade fut terrible! Les forces des ennemis étaient tellement supérieures aux nôtres, qu'il leur eût été facile de nous jeter dans le Danube, en perçant la ligne de cavalerie qui seule constituait notre centre; et si l'Empereur eût été à la place du prince Charles, il aurait certainement pris ce parti. Mais le généralissime autrichien était trop méthodique pour agir avec autant de résolution; aussi, au lieu de marcher franchement vers notre tète de pont avec une masse considérable, il employa toute cette première journée de la bataille à attaquer Aspern et Essling, qu'il enleva et perdit cinq ou six fois, après des combats très meurtriers. Car dès qu'un de ces villages était occupé par l'ennemi, l'Empereur le faisait reprendre par ses réserves, et si on nous
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l'enlevait de nouveau, il le reprenait encore, malgré l'incendie qui les dévorait tous les deux.
Pendant ces alternatives de succès et de revers, la cavalerie autrichienne menaça plusieurs fois notre centre, mais la nôtre la repoussait et revenait ensuite prendre sa place entre les deux villages, malgré les grands ravages que l'artillerie ennemie faisait dans ses rangs. L'action se soutint ainsi jusqu'à dix heures du soir. Les Français restèrent maîtres d'Essling et d'Aspern, tandis que les Autrichiens, faisant rétrograder leur gauche et leur centre, se bornèrent pendant la nuit à quelques attaques infructueuses sur Aspern; mais ils faisaient avancer de nombreux renforts pour l'action du lendemain.
Pendant cette première journée de la bataille, l'étatmajor du maréchal Lannes, toujours occupé à porter des ordres sur les points les plus exposés, avait couru de très grands dangers, sans que nous eussions néanmoins aucun malheur à déplorer, et déjà nous nous félicitions, lorsqu'au soleil couchant, les ennemis, voulant couvrir leur retraite par un redoublement de feu d'artillerie, firent pleuvoir sur nous une grêle de projectiles. En ce moment, d'Albuquerque, La Bourdonnaye et moi, rangés en face du maréchal, venions lui rendre compte des ordres qu'il nous avait chargés de transmettre, et nous tournions, par conséquent, le dos aux canons ennemis. Un boulet, frappant le malheureux d'Albuquerque au bas des reins, l'enlève, le lance par-dessus la tête de son cheval, et le jette raide mort aux pieds du maréchal qui s'écrie : « Voilà la fin du roman de ce pauvre garçon)... mais c'est, du moins, une belle mort)... »
Un second boulet passa entre la selle et l'épine dorsale du cheval de La Bourdonnaye, sans toucher le cavalier ni l'animal)... Ce fut un coup vraiment miraculeux)
Mais les arcades de l'arçon furent si violemment brisées entre les cuisses de La Bourdonnaye, que le bois et les bandes de fer s'incrustèrent dans les chairs de cet officier. Il souffrit très longtemps de cette blessure extraordinaire.
Placé entre mes deux camarades, je les vis tomber au même instant. Je me portai alors vers le peloton d'escorte pour ordonner à ces cavaliers de venir relever La Bourdonnaye; mais à peine avais-je fait quelques pas, qu'un aide de camp du général Boudet, s'étant avancé pour parler au maréchal, eut la tête emportée d'un coup de canon, sur le terrain mémeque je venais de quitter!... Décidément, la place n'était plus tenable; nous nous trouvions justement en face d'une batterie ennemie; aussi le maréchal, malgré tout son courage, jugea-t-il à propos de se placer à une centaine de toises sur la droite.
Le dernier ordre que le maréchal Lannes m'avait ordonné de porter était adressé au maréchal Bessières, et donna lieu à une très vive altercation entre ces deux maréchaux, qui se détestaient cordialement. Il est indispensable de connaître les motifs de cette haine pour bien comprendre la scène que je vais rapporter.