CHAPITRE XVII
Rivalité de Lannes et Bessières. — Vive altercation entre ces maréchaux. — L'Empereur reprend l'offensive contre le centre ennemi.
Lorsque, en 1796, le général Bonaparte alla prendre le commandement de l'armée d'Italie, il emmena comme premier aide de camp Murât, qu'il venait de faire colonel, et pour lequel il avait beaucoup d'affection; mais, dès les premières affaires, Bonaparte, qui avait remarqué les talents militaires, le zèle et le courage de Lannes, chef du 4e de ligne, lui accorda une part non moins grande dans son estime et dans son amitié; cette faveur excita la jalousie de Murât. Ces deux colonels étant devenus généraux de brigade, Bonaparte, dans les moments les plus difficiles, confiait à Murât la direction des charges de cavalerie et faisait conduire par Lannes la réserve des grenadiers. L'un et l'autre firent merveille; mais bien que l'armée les louât tous les deux, il s'établit, entre ces braves officiers, une rivalité qui, il faut bien le dire, ne déplaisait pas au général en chef, parce qu'elle lui servait à surexciter leur zèle et leur amour de bien faire. Il vantait les hauts faits du général Lannes devant Murât et les mérites de celui-ci en présence de Lannes. Dans les altercations que ne tarda pas à amener cette rivalité, Bessières, alors simple capitaine des guides du général Bonaparte, auprès duquel il était aussi en très grande faveur, prenait constamment le parti de Murât, son
compatriote, et saisissait toutes les occasions de dénigrer le maréchal Lannes, ce que celui-ci n'ignorait pas.
Après les belles campagnes d'Italie, Lannes et Murât, devenus généraux de division, suivirent Bonaparte en Egypte, où leur hostilité réciproque ne fit qu'augmenter. Enfin, cette inimitié s'accrut encore par le désir qu'ils conçurent tous deux d'épouser Caroline Bonaparte, la sœur de leur général en chef. En cette circonstance, Bessières agit auprès de Mme Bonaparte en faveur de Murât, et pour la gagner à sa cause, il saisit l'occasion qui se présenta de porter un coup décisif au rival de son ami. Lannes commandait alors la garde consulaire, et dans son trop grand désir de bien faire, il avait dépassé de 300,000 francs le crédit alloué pour l'équipement de ses soldats. Bessières, membre du conseil d'administration, chargé de la répartition des fonds, signala à Murât le fait, qui ne tarda pas à arriver aux oreilles du premier Consul. Ce dernier, qui en prenant le pouvoir avait résolu de ramener l'ordre dans l'administration, voulut faire un exemple et retira à Lannes le commandement de sa garde, en lui accordant le délai d'un mois pour combler ce déficit!... Lannes n'aurait pu le faire sans le généreux concours d'Augereau. Le premier Consul lui rendit alors sa faveur, mais on conçoit que Lannes ait voué une haine profonde au général Bessières, aussi bien qu'à Murât, son heureux rival, qui avait enfin épousé Caroline Bonaparte. Telle était l'antipathie qui existait entre Lannes et Bessières, lorsqu'ils se trouvèrent en contact sur le champ de bataille d'Essling.
Au moment de la vive canonnade qui venait de tuerie malheureux d'Albuquerque, le maréchal Lannes, voyant les Autrichiens exécuter un mouvement rétrograde, voulut les faire charger par toute sa cavalerie. Il m'appela
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pour en porter l'ordre au général Bessières, qui, vous le savez, venait d'être placé sons son commandement par l'Empereur; mais, comme j'étais en course, l'aide de camp, le premier à marcher, s'approcha : c'était de Viry . Le maréchal Lannes lui donna l'ordre suivant : < Allez dire au maréchal Bessières que je lui ordonne de charger à fond! » Or, vous saurez que ce dernier mot signifiant qu'on doit aller jusqu'à ce que les sabres piquent le corps des ennemis, il devient un reproche, puisqu'il semble dire que jusque-là la cavalerie n'a pas agi assez vigoureusement. L'expression je lui ordonne était également très dure, employée par un maréchal vis-à-vis d'un autre maréchal; mais c'était précisément pour cela que le maréchal se servait des mots ordonne et charger à fond. Le capitaine de Viry part, remplit sa mission et revient auprès du maréchal, qui lui demande : « Qu'avez-vous dit au maréchal Bessières? » — «Je l'ai informé que Votre Excellence le priait de faire charger toute la cavalerie. » — Le maréchal Lannes, haussant les épaules, s'écria : «Vous êtes un enfant... faites approcher un autre officier. » C'était Labédoyère. Le maréchal, le sachant plus ferme que de Viry, lui donne la même mission, en appuyant fortement sur les expressions vous ordonne et charger à fond; mais Labédoyère, ne comprenant pas non plus l'intention du maréchal Lannes, n'osa répéter mot à mot au maréchal Bessières l'ordre qu'il avait à lui transmettre, et, de même que de Viry, il se servit d'une circonlocution. Aussi, à son retour, le maréchal Lannes, lui ayant demandé ce qu'il avait dit, lui tourna le dos. — Je rentrais à ce moment au galop dans le groupe de l'état-major, et, bien que ce ne fût pas à moi à marcher, le maréchal m'appela et me dit : < Marbot, c le maréchal Augereau m'a assuré que vous étiez un t homme sur lequel on pouvait compter; votre manière
t de servir auprès de moi m'a confirmé dans cette pensée; c j'en désire une nouvelle preuve : allez dire au maréc chai Bessières que je lui ordonne de charger à fond; vous c entendez bien, monsieur, à fond!... » Et en parlant ainsi il me pointait les côtes avec ses doigts. Je compris parfaitement que le maréchal Lannes voulait humilier le maréchal Bessières, d'abord en lui faisant durement sentir que l'Empereur lui avait donné pleine autorité sur lui; en second lieu, en blâmant la manière dont il dirigeait la cavalerie. J'étais navré de la nécessité où j'étais de transmettre au maréchal Bessières des expressions blessantes, dont il était facile de prévoir les fâcheux résultats; mais enfin, je devais obéira mon chef direct!... Je m'élance donc au galop vers le centre, en désirant qu'un des nombreux boulets qui tombaient autour de moi, abattant mon cheval, me donnât une bonne excuse pour ne pas remplir la pénible mission dont j'étais chargé!... J'aborde très respectueusement le maréchal Bessières, auquel j'exprime le désir de parler en particulier. Il me répond fort sèchement : c Parlez haut, t monsieur! » — Je fus donc contraint de lui dire en présence de son nombreux état-major et d'une foule de généraux et colonels : c M. le maréchal Lannes m'a c chargé de dire à Votre Excellence qu'il lui ordonnait t de charger à fond... » — Alors Bessières, en fureur, s'écrie : t Est-ce ainsi, monsieur, qu'on parle à un c maréchal?... Quels termes! vous ordonne et chargera c fond!... Je vous ferai sévèrement punir de cette incon- < venance!... » — Je répondis : c Monsieur le maréchal, c plus les expressions dont je me suis servi paraissent c fortes à Votre Excellence, plus elle doit être convaincue c que je ne fais qu'obéir aux ordres que j'ai reçus!... » Puis je saluai et revins auprès du maréchal Lannes. c Eh bien ! qu'avez-vous dit au maréchal Bessières ? —