‹ Mémoires du Général Bon de MarbotChapitre 95 sur 203 · DU TITRE DE LIEUTENANT-COLONEL · texte numérisé non relu

DU TITRE DE LIEUTENANT-COLONEL

les colonels étaient titulaires. Mais, depuis, les choses étaient bien changées; les colonels étant devenus les commandants réels de leurs corps, il ne fallait pas créer une rivalité entre eux et l'officier dont on venait de rétablir le grade. Que si l'on donnait à celui-ci le titre de lieutenant-colonel, on le rapprocherait beaucoup trop de son chef, parce qu'en lui parlant, les inférieurs le nommeraient par abréviation mon colonel; or, il n'était pas convenable que, lorsqu'un soldat dirait qu'il va chez son colonel, on pût lui demander chez lequel. — En conséquence, le premier Consul proposa de donner au second officier de chaque régiment le titre de major. Cette sage opinion prévalut, et, en rétablissant le grade, on ne reprit pas la dénomination de lieutenant-colonel. Cette désignation qui, au premier abord, paraît avoir fort peu d'importance, en a cependant une très grande, ainsi que le prouve le fait que voici.

Le 21 mai, premier jour de la bataille d'Essling, les Autrichiens s'étant emparés du village de ce nom, le régiment français qu'on y avait placé se retirait avec quelque désordre devant des forces très supérieures, lorsque le maréchal Lannes, auprès duquel était l'Empereur, m'ayant envoyé sur ce point, j'appris en arrivant que le colonel venait d'être tué. Je trouvai les officiers et les soldats bien résolus i le venger et à reprendre Essling, car, sous les ordres du major, ils reformaient promptement leurs rangs à peu de distance des premières maisons, bien qu'ils fussent exposés au feu de l'ennemi.

Je courus informer le maréchal de l'état des choses; mais dès que j'eus dit à voix basse : « Le colonel est mortt... » Napoléon, fronçant le sourcil, prononça un Chut! qui m'imposa silence, et, sans me rendre compte du parti que Sa Majesté voulait tirer de cet événement,

je compris que, pour le moment, EllenevotUaitpas savoir que le colonel eût été tnét

L'Empereur, que ses calomniateurs ont accusé de manquer de courage personnel, s'élançant au galop malgré les balles qui sifflaient autour de nous, arrive au centre du régiment et demande où est le colonel. Personne ne dit mot. Napoléon ayant renouvelé sa question, quelques soldats répondent : « Il vient d'être tué ! — Je c ne demande pas s'il est mort , mais où il est. » Alors une voix timide annonce qu'il est resté dans le village, c Comment, soldats! dit Napoléon, vous avez abandonné c le corps de votre colonel au pouvoir de l'ennemi t c Sachez qu'un brave régiment doit être toujours en c mesure de montrer son aigle et son colonel, mort ou t vif I... Vous avez laissé votre colonel dans ce village, i allez le chercher I »

Le major, saisissant la pensée de Napoléon, s'écria : c Oui, nous sommes déshonorés si nous ne rapportons t notre colonel!... » Et il s'élance au pas de course. Le régiment le suit au cri de : c Vive l'Empereur! » s'élance dans Essling, extermine quelques centaines d'Autrichiens, reste maître de la position et reprend le cadavre de son colonel, qu'une compagnie de grenadiers vient déposer aux pieds de l'Empereur. Vous comprenez parfaitement que Napoléon ne tenait nullement à avoir le corps de ce malheureux officier; mais il avait voulu atteindre le double but de reprendre le village et d'inculquer dans l'esprit des troupes que le colonel est un second drapeau, qu'un bon régiment ne doit jamais abandonner. Cette conviction, dans les moments difficiles, exalte le aourage des soldats et les porte à soutenir le combat avec acharnement autour de leur chef, mort ou vif. Aussi, se tournant vers le prince Berthier, l'Empereur, en lui rappelant la discussion du Conseil d'État, ajouta : c Si,

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