CHASSE MALHEUREUSE
attendant dans une auberge au bord du lac, elle, parce qu'elle avait peur de la traversée; lui, parce qu'il n'aimait pas la chasse.
Les choses ainsi disposées, nous quittâmes Perugia par un temps magnifique; mais pendant notre trajet un orage survint, et, quand nous arrivâmes, aucun batelier oe voulut nous conduire dans Ttle choisie et distante déterre de trois bons quarts d'heure. Ce lac à peu près rond, et qui n'a guère que sept lieues de tour, est un des plus dangereux qui existent, à cause de sa profondeur et des gorges qui y aboutissent. Le moindre vent le rend impraticable, parce que ses vagues, petites de volume et par conséquent pointues, s'élèvent à une hauteur incroyable; personne alors ne hasarde de le passer. Il fallait donc que nous eussions le diable avec nous, pour forcer, en y mettant le prix, deux bateliers à risquer l'aventure; mais le vieux G... était intrépide; et nous, nous avions notre projet en tète; Blésimart avait reçu les instructions les plus complètes; nous partîmes donc, et, après avoir reçu à la fois un coup de vent et un coup de vague qui firent pousser un cri à nos deux nautoniers, après avoir manqué sombrer, nous abordâmes à l'île, où, grâce au temps, nous fîmes la chasse la plus déplorable et d'où nous eûmes mille peines à revenir. Mais quel fut notre désappointement quand nous apprîmes que ce niais de Blésimart avait échoué là où le plus mauvais pilote aurait abordé à pleines voiles! Nous étions furieux. Richebourg, qui ne se possédait plus, voulait se battre avec lui. Enfin nous fûmes, pour notre plan, nos dangers, les maux de cœur que nous eûmes dans les deux traversées, Blésimart pour sa courte honte, et Richebourg pour la continuation de son service forcé.
Dans une réunion déjeunes dames de Perugia, on mit
un soir la conversation sur mes cheveux qui bouclaient naturellement et aussi beaux de couleur que de finesse et d'épaisseur; ces dames décidèrent que je portais mes cheveux trop courts, de même qu'elles trouvèrent mes favoris trop longs. Désireux de leur prouver ma déférence, je profitai d'une absence pour laisser pousser toute ma barbe, puis de mon retour pour me raser la tête. Ce fut une comédie : < Quelle horreur ! s'écrièrent toutes les dames en me revoyant. Vous êtes afi'reux, me disait l'une. — Et aussi peu galant qu'affreux i, disait une autre. Au bout d'un mois, ma barbe était superbe; quant à ma tête, rasée tous les jours, elle était blanche comme ma main.
D'autres soins succédèrent à ces facéties. Par l'espionnage que j'avais organisé, durant mon expédition de Monteleone, je continuais très exactement à recevoir des nouvelles du royaume de Naples; ces nouvelles étant de nature à confirmer mes premières prévisions, j'en récrivis dans les termes les plus positifs au chef de l'état-major général de Rome, et j'en reparlai à mon chef direct. Je ne fus écouté de personne.
Dans cette situation, cédant au scandale que j'en éprouvais, je fis de ce sujet l'objet d'une conférence spéciale auprès de mon général, et je déclarai à ce dernier que je n'examinais pas si ma sollicitude pour la sûreté des troupes et pour la gloire de nos armes me faisait exagérer ce que je croyais devoir regarder comme un danger réel, mais que, quant au résultat, il n'y aurait jamais de comparaison entre Tinutilité de quelques dispositions et l'irréparable tort de se trouver en défaut vis-à-vis d'un malheur prévu; entre la perte de quelques feuilles de papier et d'écriture et celle de beaucoup de braves; que, quant à ce qui concernait la division, elle avait ses corps avancés à plusieurs journées de marche du quar-
ORDRES CACHETES. 25S
lier général, hors de portée d'être secourus et de rece- Yoir à temps même les ordres de leurs généraux de brigade; que la position de ces troupes était telle qu'elles pouvaient être surprises, tournées, morcelées, détruites ayant que l'on pût apprendre qu'elles étaient attaquées. Je demandai donc officiellement l'autorisation de leur adresser, outre quelques instructions générales, des paquets cachetés que leurs chefs auraient ordre d'ouvrir, dans le cas où les Napolitains prendraient inopinément Toffensive, et d'adresser avec les mêmes réserves les mêmes ordres aux généraux de brigade, aûn qu'il n'y eût pas plus d'indécision pour les chefs que pour les subordonnés.
Le général C... s'obstinant à juger une telle mesure inutile, par la raison sans doute qu'elle avait paru telle au général Macdonald, j'ajoutai que, quant à moi, elle me paraissait justifiée à ce point que j'allais l'exécuter comme inhérente à mes devoirs de chef d'état-major, à moins que par écrit il me le défendit... c £t d'ailleurs, repris-je, comme il hésitait encore, considérez l'avantage et le bonheur de n'avoir, dans cette grave hypothèse, aucun ordre à donner et de savoir d'avance, jour par jour, pour ainsi dire à chaque heure, où chacune des troupes se trouvera; de pouvoir avec certitude régler ses mouvements ultérieurs et déterminer d'après eux les mouvements de tous les autres corps. > Embarrassé par ces raisons et ne voulant pas se charger d'une telle responsabilité, il céda. Ma proposition approuvée, mes ordres et instructions furent^ dans la journée, rédigés et expédiés, je puis le dire, avec un véritable soulagement, car l'idée des risques de ces troupes me poursuivait sans cesse. C*est au reste une des circonstances de ma vie militaire que je me suis toujours rappelées avec le plus de satisfaction, parce que cet acte de pré-
voyance, qui pour plusieurs bataillons devint un acte de salut, ne fut dû qu'à moi; parce que de tous les corps d'armée de Rome, le nôtre fut le seul à être garanti par cette mesure ; parce que je forçai l'adoption de cette mesure malgré lesplaisanteries du général Macdonald(l), l'incrédulité de son chef d'état-major et l'entêtement du général C...; parce qu'enfin, inutile à ma promotion au grade d'adjudant général, ce fait a certainement contribué à la rendre aussi belle qu'elle l'a été.
Le 10 novembre (20 brumaire), le général Championnet arriva à Rome en qualité de général en chef. Dès ce moment les troupes occupant l'État romain reprirent le nom d'armée de Rome, et le général Macdonald redescendit au commandement de son ancienne division, dans laquelle d'ailleurs il n'avait pas été remplacé. A cette nouvelle, le général C... imagina devoir aller saluer son nouveau chef, afin, disait-il, de conserver sa division; mais, pour saluer les chefs, il faut se montrer à eux, et c'est ce que le général C... pouvait faire de mieux pour avoir un successeur. Richebourg, à cet égard, pensait absolument comme moi; il employa Mme C... elle-même pour faire renoncer à ce voyage
(1) Je D*étais pas le seul à envoyer des avis au général Macdonald; de nombreuses pièces ofScielles en font foi, et parmi elles les dépêches adressées par notre ambassadeur de Naples au gouvernement de Paris, et par duplicata au général commandant à Rome. Ces pièces annonçaient clairement les préparatifs d'une prochaine invasion qui aurait lieu sans déclaration do guerre. Mais, alors môme qu'il n'eût reçu de renseignements que de moi, est-ce que le général Macdonald n'aurait pas dû y faire attention, je dirai même adopter pour toute l'armée la mesure que je pris pour la deuxième division? 11 ne Ht que s'en amuser, et je signale cet incident comme la preuve irrécusable de cette légèreté, non de caractère, mais d'esprit, de cette espèce de crànerie, qui poussaient la général Macdonald à considérer de telles précautions comme audessous de lui et le rendaient incapable de commander une armée, ainsi que toute sa vie l'a prouvé.
DBSAIX GESÉRAL ES CHEF. S^5
le général, qui cmt devoir s'entêter et partit avec moi, car j'avais obtenu de raccompagner.
Armés le 23 novenibre (3 frimaire) au matin, nous fûmes de suite reçus par le général en chef, et je fus édifié de Tordre et de la sagacité de ses questions; de ton! ce qui en lui attestait le zèle et la sollicitude; de rattentkm, de la suite qu'il mettait à tout ce qui pouvait en valoir la peine, et du contraste qu'il y avait entre cette manière de traiter les affaires et rirréflexion du moins apparente, la légèreté trop réelle avec lesquelles le général Maedonald tranchait les questions les plus graves, lui qui, avec son nez au vent et sa physionomie goguenarde, avait toujours Tair de se moquer des choses et des personnes. Nous dlnAmes avec le général Championnet* et, comme il était informé par Lacombe-Saint-MicheU notre envoyé i Naples, qu'il ne tarderait pas à être attaqué, le général C... reçut Tordre de venir le lendemain à dix heures du matin pour prendre les dernières instructions, et de se tenir prêt à repartir immédiatement, i* pour transférer le quartier général de la division à Macerata, à tous égards préférable à Perugia. où jamais il n'aurait dû être placé ; 2* pour former à Foligno, i la fois position militaire et jonction de routes les plus importantes, un camp dans lequel on réunirait aux postes avancés la totalité des troupes qu'il ne serait pas indispensable d'occuper comme garnison.
En sortant de chez le général en chef, je me rendis au théâtre. J'y retrouvai toutes les dames de la ville, moins la plus regrettée de toutes, et, quand je repartis douze ou quinze heures après, je ne pensais pas en leur faisant mes adieux que je les quittais pour ne jamais les revoir. Rentré chez moi vers une heure du matin, je venais de me coucher, lorsque le canon du château Saint-Ange se fit entendre. C'était le signal d*alarme. Le général
C... et moi, nous nous rhabillions en tonte hâte, lorsqu'un aide de camp du général en chef accourut nous informer que les Napolitains venaient d'attaquer les troupes de la première division sur toute la ligne occupée par elle, et que le général en chef nous attendait. Presque vêtus lorsque cet aide de camp arriva, nous partîmes avec lui, achevant de recevoir en route les nouvelles qu'il avait à nous donner.
c Que seront devenues vos troupes avancées?... > telles furent les paroles que le général Championnet articula dès qu'il aperçut le général C... Ce dernier le rassura en lui rendant compte des ordres donnés et de la manière dont ils Pavaient été; il me lit tout l'honneur de cette prévoyance, ce qui fixa sur moi les yeux du générai Championnet avec un air de complète approbation, c Partez vite, ajouta le général en chef, je ne sais si vous pourrez encore passer à Terni et à Spoleto, mais faites tout au monde pour arriver rapidement à Foligno, où vous ferez au besoin reployer la garnison de Spoleto et d'où vous vous rendrez à Macerata, où vous vous ferez suivre par tout ce qui appartient à votre quartier général. Prenez des chevaux de selle, si vous êtes obligé d'abandonner votre voiture; jetez-vous à gauche» si vous ne pouvez suivre la route directe, mais arrivez; réunissez vos troupes, formez des masses aûn de pouvoir manœuvrer, et couvrez ou flanquez la gauche de la route de la Romagne. Quant à moi, je ne resterai pas à Rome. D'une part, défendre cette ville serait la livrer à toutes les horreurs de la guerre et rendre contre nos partisans la réaction terrible; de 1 autre, elle ne se lie à aucune position militaire. En ce moment je dois même être, à quarante lieues sur mes derrières, tourné par les troupes napolitaines qui auront débouché par Aquila et par les Abruzzes. £n(in, poursuivit-il avec indignation, j'ai à