LES MYSTIFICATEURS CÉLÈBRES
restée chez moi!... mais je loge à deux pas... Je vous laisse donc mon sac et je reviens à l'instant. > Il part, sans donner au pauvre négociant le temps de répondre, et, sans cesser de courir, tourne une rue, monte dans la maison du grand café par la porte de derrière et rejoint au premier ses amis, témoins du début de cette scène; de \k, bien à l'abri, il observe son homme qui, sous un soleil dévorant et pendant que pour dîner on l'attendait chez lui, passe une heure dans cette fournaise, n'ose, à cause de l'argent dont il se croit dépositaire de par la confiance d'un Français, approcher d'aucune maison, sue à grosses gouttes, et change à chaque instant le fatal sac de bras. Ënfin^ trois heures sonnées, le malheureux appelle à lui tous les passants, dépose le sac par terre, le fait ouvrir et, aux éclats de rire de tous les assistants, regagne son gfte de la manière la plus piteuse.
J'ai vu plus tard les mystificateurs les plus célèbres, c'est-à-dire Musson, Thiémet, Legros, et ils m'ont fait pitié lorsque je les ai comparés à Piquet. C'était chez les plus forts le talent au lieu de l'inspiration , chez tous le métier à la place du génie; aussi étudiaient-ils les rôles que Piquet improvisait, et Piquet n'était-il jamais plus saillant que lorsque, pris au dépourvu, il avait l'occasion d'un rôle nouveau. D'ailleurs, avant d'amuser les autres, Piquet voulait s'amuser lui-même et faisait d'autant plus de frais a proportion du plaisir qu'il trouvait à en faire. Je le vois encore, ce brave Piquet. Sa figure à la fois si mobile, si fine, si gaie, si maligne, prenait tous les caractères, rendait toutes les impressions; il avait toujours l'air de nous dire : < Si je voulais ! > Et il voulait presque toujours. Il ne faisait pas de pasquinades comme Thiémet^ qui, par exemple, imitant l'inconcevable bruit de la machine de Marly et l'entremêlant comme malgré lui à tout ce qu'il disait, prétendait que sa
mère pendant sa grossesse avait eue un regard » de cette machine. Il n'était pas réduit comme Legros au rôle de sourd, c'est-à-dire à un râle, ou, comme Musson, à un répertoire étudié, préparé tel que le Carême ou TAvent d'un prédicateur. Son boulet datait du siège de Grave, celui de Legros de Marengo, c'est-à-dire que Piquet avait, par instinct de nature, devancé tous les mystificateurs à gages, bien avant qu'on parlât d'eux. Il aurait payé pour faire ce que les autres faisaient pour de l'argent» ce qu'il faisait, lui, au risque de son état et parfois de sa vie.
Au surplus, il n'eut pas toujours à se féliciter du résultat de ses plaisanteries. Se trouvant dans un café avec un Français, il lui fit une farce très connue; mais il avait le don de rendre neuves les farces les plus banales. En mettant le doigt sur sa propre joue, il dit à ce Français : c Vous avez un peu de noir là... Et cet homme de s'essuyer... c Un peu plus haut... » Et l'hOmme essuie plus haut..» « Un peu de salive 1 » A ce mot, ce Français se lève, va à une glace, s'aperçoit de la moquerie, demande raison a Piquet, qui, pour rappeler son expression, fut rafraîchi d'un bon coup d'épée... ce qui ne l'empêcha pas de recommencer à sa première sortie.
Je ne sais plus à quelle occasion, le général Macdonald envoya â Perugia un de ses aides de camp, nommé Blésimart. Richebourg, qui ne cherchait que les moyens de se débarrasser des faveurs de Mme C..., imagina de se faire faire, au profit de ca Blésimart, qui avait paru ne pas demander mieux, une infidélité, dont cette dame rêvait avec délices de se rendre coupable. Afin d'assurer l'exécution de ce projet, pour l'achèvement duquel chacun semblait d'accord, j'arrangeai une promenade au lac de Trasimène et une chasse dans la plus giboyeuse de ses trois lies, chasse pendant laquelle Mme C... et Blésimart devaient rester, en nous