‹ Mémoires du général Bon ThiébaultChapitre 128 sur 259 · COMMANDANT POUDRÉ · texte numérisé non relu

COMMANDANT POUDRÉ

par le récit d'une vieille ruse de guerre, dont on avait renouvelé l'usage pour lui faire croire à plus de forces qu'il n'y en avait; cette ruse consistait à faire passer devant lui une même musique de régiment avec des ooiformes différents. Naturellement, le gouverneur avait répondu, comme il devait répondre, qu'il défendrait la place jusqu'à la dernière extrémité.

Ce récit entendu, le général Duhesme reprit le colloqae avec Girard de la manière suivante : • En résumé, qui est-ce qui commande à Pescara? — Deux chefs s'y trouvent. — Quel est le grade de celui qui y exerce l'autorité supérieure? — Brigadier des armées. — Son nom? — De Pietramaggiore. — Son titre? — Marquis. — Quel âge a-t-il? — Soixante-dix ans à peu près. — Eat-il gras, coloré? — Il est maigre et très pâle. — A* t-il la voix forte et sonore? — Son organe est faible et aourd. — Paraît-il vif, gai? — Ni l'un ni l'autre. — Comment est-il coiffé? — En petites boucles et très poudré. — A-t-il des bottes aux jambes et des éperons? — Non. Il a des bas de soie, des souliers et de grandes boucles. — De grandes boucles! s'écria le général Duhesme; qu'on fasse avancer l'artillerie et qu'on commence le feu 1 La place est à moi 1 >

C'était pousser l'effronterie presque au delà des bornes permises. Quelles que fussent la pusillanimité et l'inexpérience de ce Pietramaggiore, quelque idée qu'il pAt avoir de nos troupes, quelque effet qu'ait pu produire sur lui le brusque départ de toutes les forces napolitaines, nous devions cent fois pour une payer cette effronterie par un insuccès ridicule; eh bien, elle eut un tel succès que, le lendemain matin, la place avait capitulé; que le vieux brigadier de Pietramaggiore et Giovanne Prechari, son digne second sous le titre de gouverneur, en étaient sortis à la tête du régiment de la

Reine et d'un bataillon de volontaires, qui déposèrent leurs armes et leurs drapeaux sur les glacis, prêtèrent le serment de ne plus servir contre les troupes de la République et se retirèrent sur Ortona a Mare.

Événement non moins extraordinaire en lui-même qu'heureux dans ses résultats : extraordinaire, puisque, du moment où ces hommes ne voulaient pas défendre une place qui se défendait d'elle-même, ils pouvaient l'évacuer, et non la rendre; ils pouvaient s'en aller en plein midi et tambour battant avec leurs bagages, leurs armes, leurs drapeaux, leur artillerie, qu'ils préférèrent déposer fort obligeamment à nos pieds. Quant aux résultats, nous nous trouvions posséder les deux aeuls points inexpugnables de ces contrées; ni les insurgés, ni le gouvernement napolitain n'en possédaient plus aucun; maîtres de nos opérations sur les deux rives de la Pescara, nous étions maîtres du pays; nous nous trouvions approvisionnés de vivres et de munitions, et nous avions deux flottilles armées, au lieu d'une, pour pratiquer nos communications avec Ancône (1).

Pressé de rendre compte de cette inconcevable conquête, le général Ouhesme expédia de suite un officier qui, escorté par quelques compagnies, rejoignit Planta et lui porta Tordre de tout tenter pour assurer son passage; mais, en même temps et par un bâtiment léger, il envoya deux duplicata au commandant d'Ancône, afin que ces duplicata fussent remis aux premiers courriers du général Ghampionnet, allant l'un à Milan, et l'autre se rendant au quartier général en chef de Tarmée. Il est

(1) Le général Duhesme avait fait organiser par le commandant d'AncOne une flottille armée, par laquelle s'opéraient quulquos-uos de nos arrivages, nos évacuations, et s'expédiaient nos dépêches. Celte flottille servait encore à contrarier les mouvements de celle que le commandant de Pescara avait toujours en mer, dans le bat d'épier nos manœuvres et do les faire connaître aux rebelles.

Page 1