‹ Mémoires du général Bon ThiébaultChapitre 129 sur 259 · TENTÉ PAR LA FORTUNE · texte numérisé non relu

TENTÉ PAR LA FORTUNE

des moments où tout réussit; la dépêche, ainsi que son porteur et les duplicata, arrivèrent rapidement à leurs destinations.

La reddition de Pescara avait contrarié l'élan des insurgés, et le général Planta put enfin faire raison de ceux qui infestaient les deux rives du Tronto; mais, s*il détruisit les retranchements qu'ils avaient établis à Corropoli et Nereto, il ne retrouva pas le pont et les canons qui le défendaient; nous en étions dédommagés au centuple» et nous ne songeâmes plus qu'à profiter des avantages conquis.

Je dois à la vérité de confesser que j'essayai d'y trouver ma part. La possession de Pescara, les ressources qu'ofl'raient son arsenal et son port, quelques circonstances qui me parurent favorables, firent naître en moi une velléité de fortune. J'avais décidé le général Dubesroe i nommer au commandement de Pescara, Coutard, chef de bataillon du 73* de ligne, ofiicier de capacité et d'exécution, avec lequel je m'étais lié d'amitié. Or le port de Pescara contenait plusieurs bâtiments pontés, tout à fait propres à être armés en course. L'arsenal regorgeait de canons, d'armes de toute espèce et de munitions; le pays ne pouvait nous laisser manquer de vivres, ni de matelots, voire même de pilotes ; enfin la fatalité me signala trois de nos officiers ayant navigué, et qui, interrogés par moi, me persuadèrent qu'ils étaient d'excellents marins. Tout cela m'allécba autant que cela allécha Coutard, et, tout en suffisant à des travaux en ce moment accablants, durant le peu d'heures que je passai dans la ville, j'organisai l'armement de trois corsaires, que je munis de lettres de marque de ma façon et qui, avant que leur existence fût connue, devaient avoir fait dans l'Adriatique pour des millions de prises; mais, si de rapides moments m'avaient

suffi pour concevoir ce projet et pour arrêter et prescrire tout ce qui pouvait tenir à son exécution, trois jours suffirent pour l'anéantir. Car à peine nos trois corsaires eurent-ils mis à la voile, qu'une tempête horrible s'éleva; l'un d'eux périt corps et biens, les deux autres échouèrent, et ce fut avec peine que les équipages parvinrent à regagner Pescara.

Voilà pour ma part. Je passe à celle des autres, et, relativement aux faits de même ordre qui peuvent suivre, je tiens à dire, une fois pour toutes, que je préférerais brûler tout ce qui est écrit de ces Mémoires, plutôt que de renoncer à les écrire avec franchise. Ils sont le dernier acte de mon existence; en les rédigeant, je ne me considère plus comme appartenant au monde, et c'est de ma conscience seule que je prends conseil. Pour me servir d'une expression de soldat, tout en revisant le bagage de ma vie avant de partir, je retourne les poches; tant pis pour ce qui s'y trouve.

Immédiatement après la reddition de Pescara, le général Duhesme^ prêt à quitter notre quartier général de Moscufo, me ut appeler et me dit : • La solde est arriérée, et différents services manquent de fonds; j'en ai besoin pour mon espionnage. En outre, j'ai un rang et une famille que je compte pour deux cent mille francs. Ainsi vous allez choisir douze officiers intelligents et honnêtes, vous leur donnerez des instructions précises et, avec des détachements d'une force proportionnée aux localités qu'ils devront parcourir, vous les enverrez lever cinq cent mille francs dans les Abruzzes. — Mon général, lui dis-je, on lèvera l'argent que vous ordonnerez ; je ne parle pas de vos nécessités, je ne puis en être le juge, mais le moyen que vous voulez employer me cause une peine infmie... Où voulez-vous que je prenne des officiers dignes d'une telle conûance? Com-

CONSTITUTION IMPROVISFE. SU

ment empêcher qu'ils ne fassent pour eux ce qu'ils près* sentiront que vous voulez faire pour vous-même? Comment empêcher que, à votre exemple, d'autres chefs ne s'adjugent de semblables gratifications? Qui, d'ailleurs, recevra ce que verseront ces officiers? Qui fera le partage entre le payeur et vous ? Quelque chose que nous tentions, ces officiers lèveront le doable de ce qu'ils déclareront; faute de temps, ils emploieront les mesures e3^[>éditives les plus odieuses, commettront toutes sortes d'exactions, achèveront de révolter le pays, et ce sera votre nom qu'ils saliront de cent manières... > Il fut frappé, mais il persista à avoir de l'argent et finit par me dire : c Trouvez un moyen qui vaille mieux, et je l'adopterai; mais je ne puis vous donner que deux heures. »

En réfléchissant à l'objet de cette fâcheuse aventure, et en cherchant à concilier dans Tintérèt du pays, qui devenait d'ailleurs celui des troupes, ce qui était possible avec ce qui était inévitable, pour ne pas me faire» sans profit pour personne, un ennemi d'un chef, l'arbitre de ma position et dont j'avais eu tant de peine à conquérir la bienveillance, je fus assailli par l'idée que la manière de tout concilier était de donner de suite aux Abruzzes une organisation provisoire, mais générale. De mon chef, je les considérai donc comme une fraction de la République Parthénopéenne, que, dans ma pensée, nous allions fonder. Je prescrivis une cocarde (rouge, vert et blanc); je réglai tout ce qui tenait à Tadmlnistration, à la justice et aux finances. Je créai un conseil supérieur, qui, tout en restant subordonné au gouvernement militaire, était revêtu d'une autorité gouvernementale; à la tête de ce conseil j'instituai un président et deux conseillers; enfin je proposai au général Duhesme de nommer président un baron de Nolli, habitant Chieti, et qui m'était signalé comme Thomme

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le plus riche et le plus considéré de ces provinces; on laisserait à ce baron l'initiative pour le choix de ses conseillers.

Une heure et demie, passée dans la cuisine enfumée d'un cabaret de village, me suffît pour brocher cette esquisse de constitution (1); je la portai au général. Il sentit de suite les avantages de cette idée, qui sauvait le pays de spoliations sans nombre et de vexations; elle ne mêlait aucun officier français à des affaires d'argent, elle n'accoutumait pas les troupes à de tels prélèvements; elle n'autorisait aucun général, colonel ou autre, à s'en permettre; elle répartissait les contributions de guerre sur les bases des contributions ordinaires; elle chargeait de leur perception les agents du Trésor, et de leur emploi le chef de cette fraction d'État; enfin elle centralisait et régularisait tout, au moment où tout semblait voué au désordre et à l'arbitraire, de même qu'elle laissait l'action administrative, judiciaire et financière dans les mains des hommes les plus honorés, accoutumés à les manier. Sous tous les rapports, elle ne pouvait donc manquer de faire honneur au général Duhesme; quant à la somme que décidément il exigeait, il n'avait plus qu'à m'autoriser à une seule confidence. Aussi n'hésita-t-il pas à approuver mon plan : f Mais, mon général, lui dis-je, lorsque nous fûmes d'accord sur le moyen, votre somme est trop forte, les exécutions militaires ne nous rapporteraient pas le quart ; elle est impossible, du moment où un intermédiaire, comme le baron de Nolli, devient indispensable... » £t le générai réduisit ses prétentions à la moitié.

En arrivant à Chieti, je fis appeler ce baron, dans la

(1) Elle fut traduite, imprimée dans les deux langues. J'en ai retrouvé dans les papiers do mon père un exemplaire, qui m'a été volé plus tard.

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