SANS CHAUSSURES
Dès lors il ne restait plus qu'à exécuter le mouvement prescrit; mais, à ce moment, un grave embarras surgit. La totalité des hommes de notre division était pieds nus; de toutes parts ce fait fut déclaré en réponse à Tordre de se mettre en route. Certes, après tant de marches dans les rochers, dans la boue, dans la neige, cela n'avût rien d'extraordinaire; mais ce qui le fut, c'est que, comptant sur la prompte arrivée d'un convoi de souliers attendu d'Ancône, convoi dont le départ se trouvait retardé depuis plus de dix jours et dont on n'avait aucune nouvelle, on avait marché sans semelles et on n'avait pas seulement songé à réclamer; mais, en apprenant que l'on avait immédiatement à faire une route âpre et longue, on dut constater l'impossibilité d'entamer la première étape. Le général Duhesme fit aussitôt appeler le commissaire des guerres, les chefs de corps et moi pour aviser aux moyens de lever ce menaçant obstacle. Le commissaire des guerres ne vit de ressources que dans des confections auxquelles on travaillerait nuit et jour : c Mais, lui observai- je, en employant tous les cordonniers du pays et ceux qui peuvent se trouver dans les corps, on n'arriverait pas à deux cents paires par jour, ce qui, pour huit mille et quelques hommes à chausser, ajournerait à trois semaines le départ des derniers bataillons, tandis qu'ils doivent être arrivés dans quinze jours!... > Le général Duhesme était au désespoir, lorsque ce bonheur que j'ai eu toute ma vie d'arriver par inspiration à une idée heureuse du moment où elle devenait nécessaire, me secourut dans cette impérieuse circonstance : c Mon général, dis-je au général Duhesme, des situations extraordinaires requièrent des mesures extraordinaires, et je vais vous soumettre le seul moyen qui me semble pouvoir être efQcace. Vous n'avez que huit mille hommes
pieds nus. et vous êtes au milieu de populations où plus de cinquante mille hommes marchent avec de bons souliers ou de bonnes bottes; eh bien, il faut que dix mille de ces hommes se déchaussent pour chausser les troupes. Quant à Texécution, rien de plus simple... Douze commissaires du pays seront requis à Chieti, autant à Pescara, un même nombre dans les villes ayant garnison et dans celles où Ton enverrait des détachements; chacun de ces commissaires, escorté par quatre soldats et un caporal et suivi par des hommes portant des corbeilles, ira de maison en maison, en commençant par les plus aisées, mais sans exception de rang ou d'emploi, et, jusqu'à complément de dix mille paires, enlèvera tout ce qui s'y trouvera en bons souliers et en bonnes bottes, en donnera des reçus à valoir sur les contributions et les rapportera dans un magasin, d'où la répartition ou la distribution s'en fera d'après vos ordres, en réservant les bottes aux officiers et cavaliers. » Ma proposition fut accueillie par acclamation^ et, de joie, le général Duhesme m'embrassa. En cinq jours les troupes avec lesquelles opéraient les généraux Rusca et Monnier, furent chaussées (i).
De cette sorte, la division, sans autre matériel que son artillerie, se mit en marche, laissant derrière elle, indépendamment des blessés et malades, les cent hommes de la garnison de Civitella del Tronto, un bataillon de la 73% une partie des troupes aux ordres de Planta, qui ne purent rejoindre à temps, et la légion Caraffa, forces avec lesquelles Coutard fut chargé de garder Pescara et Chieti , siège du nouveau gouvernement établi, de guer-
(1) Pendant la campagne de Portugal, décembre 1807, dans une situation semblable, dans le même moiâ, je fis avec le môme succès usage du môme moyen à Âbrantès.