‹ Mémoires du général Bon ThiébaultChapitre 15 sur 259 · LE FILS DU GÉNÉBAL DUMAS · texte numérisé non relu

LE FILS DU GÉNÉBAL DUMAS

et à la Porte-Saint-MartiD. Ud pareil début aurait pu entraîner an autre que moi à suivre la carrière dramatique; mais, au lieu de satisfaire mon amour- propre, ces succès mêmes ne m'ont découvert que leur insuffisance, et vous me trouvez absorbé par un projet dont le gouvernement doit s'honorer de faciliter l'exécution. > A la suite de ce préambule, il m'apprit qu'il se préparait à on voyage de quinze mois, pour se mettre en mesure d'écrire l'histoire militaire, religieuse, philosophique, morale et poétique de tous les peuples qui se sont succédé sur les bords de la Méditerranée; il devait joindre à ces récits la description des principaux lieux baignés par cette mer, depuis la Palestine jusqu'aux colonnes d'Hercule, et enrichir sa description de cent vues et de cinquante vignettes, que M. Taylor s'était chargé d'exécuter.

L'immensité de son dessein me frappa, mais il me dit que, ne devant procéder que par tableaux, il ne dépasserait pas cinquante livraisons et quatre volumes : c Et pourtant, ajouta-t-il, je résumerai tout ce qui tient aux peuples de l'antiquité et aux peuples des temps modernes depuiAs Homère jusqu'à Chateaubriand, depuis Achille jusqu'à Napoléon, depuis le siège de Troie jusqu'à la prise d'Alger; encore, aurai-je quelques pages terribles, pour venger mon père, seize fois empoisonné dans les cachots de Naples. >

Je l'interrogeai sur les moyens d'exécution... c Nous avons, reprit-il, cinquante mille francs; nous emmenons cinq jeunes gens, qui, pour dix mille francs chacun, seront défrayés de tout, et j'ai demandé au gouvernement de mettre un brick à ma disposition, ce qui n'est pas une dépense de douze mille francs, de souscrire en outre pour hait cents exemplaires et de m'ouvrir, pour y recourir en cas de besoin, un crédit de quarante mille francs, montant du prix de ces exemplaires. — £t pensez- vous

obtenir cette triple faveur? — La pensée seule de l'ouvrage doit me le garantir; Louis-Philippe fait d'ailleurs quelque attention à ce qui émane de moi, et j'ai lieu de penser que, d'ici à huit jours, cette affaire aura été signée au conseil. — Vous connaissez donc le Roi? — J'étais le bibliothécaire du duc d^Orléans, lors des événements de Juillet; mais mes principes ne m'ont pas permis de rester avec lui, lorsqu'il est devenu roi, ni de le revoir depuis qu'il Test. Fils d'un général de la République, je suis républicain. •

Je ne saurais dire quelle sorte de réaction se fit en moi, à ces dernières paroles. Le brave général Dumas avait été nommé général en 1793, c'est-à-dire au milieu du gâchis et des aberrations d'une terrible époque; mais n'y aurait-il pas eu plus de vertu de la part de son fils en ne relevant pas ce souvenir, après avoir accepté les bontés d'un prince qui se l'était attaché malgré sa couleur, et devait-il, après avoir servi le prince, afOcher du dédain pour le roi ? Au ministre qui l'engageait à demander personnellement à ce même roi le brick et les huit cents souscriptions dont il avait besoin, il répondit : < ... Je le verrai pour le remercier... • £nûn il me donna l'idée complète de sa fatuité lorsque, terminant la conversation engagée sur son projet de voyage, il ajouta : c J'ai d'ailleurs besoin de sortir de Paris; les femmes ne m'y laissent pas les moyens de travailler. > Moi qui, plutôt que de me reproduire en procréant un moricaud, aurais préféré subir l'opération la plus opposée à celle du Saint-Esprit, je ne comprenais pas ces femmes s'abaissant à interrompre les travaux de cet \lexandrc Dumas, qui se croyait peut-être l'Alexandre de la littérature, et je ne comprenais pas davantage comment, même métaphoriquement, Mme la duchesse d'Abrantès avait souffert qu'il Tappelût sa more.

LA DIVISION MASSÉNA. Zb

Je reviens à ma narration. Deux généraux de brigade se trouvaient employés dans la division Masséna : l'un d'eux, nommé Ménard^ homme fort ordinaire, mais un de ces troupiers maniant bien les soldats devant l'ennemi; l'autre, Brune, grand dégingandé, moins militaire queMénard, mais qui, ayant eu par son bagout le bonheur de plaire au général Masséna, plus tard au général Bonaparte, arriva je ne sais comment (1) au commandement de l'armée d'Italie, de là au bÂton de maréchal, et ne dut la plus haute célébrité à laquelle il put prétendre qu'à l'assassinat dont il devint à Avignon la très déplorable victime.

En chefs de brigade (colonels) marquants, se trouvaient ce Dupuy, commandant la 32* de ligne, homme de guerre, ardent autant que vigoureux, fort redoutable en combats singuliers, devenu offîcier général à la un de la campagne, et qui^ chargé du commandement du Caire, fut assassiné lors de la révolte de cette ville; et Monnier, chef de la 18* de ligne, homme froid, mais d'énergie et de capacité, que sa défense d'Ancône a illustré, et dont le futur maréchal Suchet fut un des chefs de bataillon.

Le commissaire des guerres de la division était Daure, ayant pour adjoint Golbert, aujourd'hui maréchal de camp. Le premier, gros garçon, sans barbe, très drôle, farceur dans toute la force du terme, n'enviait rien à personne; très brave, plein d'esprit et de capacité, je ne puis me le rappeler sans croire l'entendre encore chanter, du plus grand sérieux, d'atroces obscénités, et je le vois encore, une nuit que nous nous étions réunis pour une partie de chasse, se promener dans sa chambre nu

(1) Je n'excepte pas sa campagne de Hollande, dont le succès et A gloire n'appartiennent qu'au général Yaiidamme.

S6 MÉMOIRES DU GÉNÉRAL BARON TUIÉDaULT.

comme un ver et portant sur une de ses épaules un sac plein d'or.

Quant aux ofiBciers qui alors faisaient partie de Tétatmajor de la division Masséna, je citerai un vieil adjudant général nommé Escalle, qui est allé mourir en Egypte, et un adjoint, Daguzan, qui, le rencontrant un jour avec moi, s'écria : c Comment, père Escalle, encore de ce monde, la mort n'a donc pas faim? > Je citerai encore un lieutenant, Dommanget, ancien camarade de Burthe, au 10* de dragons, homme caustique de mauvais ton, foncièrement méchant et qui, en dénigrant tout le monde, ne se distingua nulle part. Enfin je dirai que c'est à cet état-major que je ûs la connaissance de l'adjudant général Kellermann, si brillamment vainqueur à Marengo, et de La Salle, son adjoint, officier superbe, homme excellent, brillant d'esprit et de vaillance, plein de talents, mettant des grâces charmantes à ce qui semblait en être le moins susceptible, créature véritablement privilégiée par la nature, qui n'avait là personne qui pût s'élever jusqu'à lui, qui n'y avait aucune intimité et avec qui je me liai d'une de ces amitiés qui ne pouvaient avoir d'autre terme que la mort.

La Salle était le fils de Mme de La Salle, femme de l'ordonnateur de ce nom, et de M. de Confians, ainsi qu'en riant il en convenait lui-même. Jamais, au reste, fils ne ressembla plus à son père; il en avait le genre d'esprit, la bonté, la vaillance, la force, les cràneries, les manières nobles et l'originalité; il me disait même, dans ses épanchements avec moi, que le choix d'un tel père constituait une obligation plus grande que celle de la vie.

Cette Mme de La Salle, que son fils adorait, avait été magnifique et non moins remarquable par son esprit que par l'exaltation de son amour pour ce même fils. Célèbre pour ses galanteries, elle fut l'objet d'une foule

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