ADJUDANT GÉNÉBAL SUR LE CHAMP DE BATAILLE
même ! > A rinstant le général en chef, qui savait mon rôle depais le commencement de la campagne et qui avait sous les yeux les irrécusables preuves des succès que j'avais remportés dans ce faubourg, témoin de cinquante-quatre heures de combats acharnés, le général CD chef porta son cheval trois pas en avant et, m'apo- ^trophant à haute voix, me dit : c Citoyen Thiébault, au nom de la République française et en vertu des pouvoirs dont je suis revêtu, je vous nomme adjudant général sur le champ de bataille (1). >
A peine cette nomination, la seule que dans ma vie l'aie vu faire de cette manière, fut-elle proclamée, le général Duhesme m'embrassa, et, pour que rien ne manquât à ce plus beau moment de ma vie militaire, il me dit: a ...Allons, voilà ce qui s'appelle arriver aux grades supérieurs par la belle porte. > Il était impossible de ne pas se sentir exalté dans un moment semblable, et je ne l'étais pas moins du grade même que de la manière dont je l'avais reçu, lorsque le général en chef, que nous avions suivi sur la place délie Pigne, fut assailli par quatre chefs de lazaroni, ayant à leur tète Michel, et qui, à grands cris et avec toute Texaltation la-
(1) J*ai raconté comment, pour rendre plus rapide la nomination de Broussier au grade de général de brigade, le général Duhesme avait prête à ce colonel les faits de ma première attaque de Naples ; de même, pour une même raison, il avait attribué à Ordonncau des mesures que j'avais dirigées à Chieti. Il aimait, selon ses convenances, & faire ces tripotages de pouvoir, entendant qu'on le laissât maître de dispenser la célébrité par les moyens qu'il jugeait bons; il ne se cachait pas de ces emprunts, ainsi (fu'on l'a vu par la manière dont il dicta ses rapports à mon secrétaire: car au fond il était équitable, et se justifiait tôt ou tard en faisant décerner, pour chacun à son heure, la récompense due. On voit comment U s'en acquitta ce jour-là. envers moi ; do même, je Tui dit, sitôt Ordonneau nommé chef de brigade et Broussier général, il s'empressa de rectifier par de nouvelles déclarations celles qu'il avait notoirement faussées.
zaronique, le suppliaient d'envoyer une garde à saint Janvier. Cette demande accordée, et les regards du général en chef s'étant portés sur moi au moment où il cherchait à qui confier cette mission : c Prenez une compagnie de grenadiers, me dit-il, et conduisez-la vous-même et comme garde d'honneur au corps de saint Janvier; ces hommes vous guideront. >
Au premier coup d'œil, rien n'était plus simple; mais, dans cette ville livrée à l'anarchie, si les plus horribles excès venaient de s'arrêter, il s'en fallait encore que la soumission fût générale; de plusieurs côtés on entendait des reprises de fusillade; or, s'engager dans les rues les plus étroites, les plus tortueuses et les plus populeuses de cette immense capitale, alors que la paix qui s'était conclue sur des points extérieurs pouvait être ignorée et méconnue au centre, alors que des assassinats ne devaient pas encore être considérés comme des délits, s y engager avec une compagnie de grenadiers, qui aux yeux de cette populace superstitieuse représentaient la haine de la religion et delà royauté, c'était plus chanceux que le général Championnet ne l'avait pensé. Je ne m'abusai pas sur la gravité de cette mission et je me fis remettre tout l'argent blanc que mes adjoints et secrétaires avaient sur eux; ensuite j'ordonnai à ce Michel et à ses acolytes de marcher devant moi, non seulement pour me guider, comme l'avait dit le général en chef, mais de plus pourproclamer la mission que j'allais remplir.
Notre départ fut facile. Bientôt cependant notre apparition devint un objet de curiosité pour les uns, d'irritation pour les autres, d'affluence pour tous, à ce point que de toutes parts on se précipitait vers nous; mais, à mesure que nous avancions, l'étonnement semblait de plus en plus se changer en fureur. Des hommes armés
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ne tardèrent pas à paraître, et des cris menaçants à être proférés. La poussée devint telle que par moments, officiers et grenadiers, nous en étions à ne plus pouvoir bouger. A cheval et plus en vue que les autres, mes officiers et moi, nous fûmes mis enjoué, et c'est alors que, la position devenant tout à fait critique, je fis renouveler l'annonce de ma mission, et, criant de toutes mes forces : € Viva San Gennaro ! » (Vive saint Janvier !) tout mort qu'il était depuis quatorze cent quatre-vingt-douze ans, je jetai en l'air, du côté des plus mauvaises figures et des maisons les plus menaçantes, une poignée de piastres ; quelle que fût l'exaspération de ces énergumènes, les piastres les alléchèrent, et les plus enragés, se trouvant les plus avides, se précipitèrent pour ramasser. La rue devint un peu plus libre, j'en profitai pour gagner du terrain. Quatre fois je fus réduit à cet expédient, criant plus fort en l'honneur du saint, et, quand enfin j'arrivai à Téglise, c'était temps que mon défilé prît fin, car mes poches étaient vides. Tous ceux qui m'accompagnaient restèrent convaincus qu'un seul coup de fusil tiré devait être pour nous un signal de mort, et que ce premier coup de fusil, qui aurait entraîné les autres, mes précautions et mon subterfuge empêchèrent seuls qu'il ne fût tiré. Parmi mes officiers se trouvait le brave Girard, alors aide de camp du général Monnier, et qui, depuis la blessure de ce général, servait auprès de moi. Homme de cœur et vaillant oflîcier, il ne m'avait suivi que pour partager des dangers sur lesquels il ne s'était pas trompé plus que moi ! Peu de jours après, il fut fait, à l'applaudissement de tous, chef de bataillon (i).
(1) Devenu lieuteDant général, il termina sa carrière et sa vie sur un des champs de bataille de 1813, dans cette héroïque hécatombe de nos braves, derniers débris do notre gloire désormais sombrée !