II. S
de m'arréter. Aussitôt une obscurité profonde succède à cette faible clarté» la vision disparaît, et je me figure que cette apparition n'a été qu'une illusion ; mais une lueur nouvelle rend toute son évidence à la réalité et me représente de nouveau mon spectre ou mon fantôme dans la même attitude, plus noir que la nuit même, et le doigt si près de mon visage qu'il me semble avoir marcbé sur moi. A l'instant je crie : c Qui vive? v et je saisis ce doigt énorme que je sens froid comme la mort. J'appelle..., mais déjà mon valet de cbambre, éveillé par le bruit de la voiture, descendait au-devant de moi, deux bougies à la main, et éclairait une statue de bronze que, dans la journée et à mon insu, on avait placée provisoirement sous ces colonnes. Maintenant, conmie me le fit observer cette judicieuse et charmante Mme Ricciulli, si je n'avais pas logé dans ce palais, si par pusillanimité je m'étais retiré, si j'avais quitté Naples avant d'avoir pu vérifier ce que j'avais vu et touché, je ne sais comment on me persuaderait aujourd'hui que je n'ai pas eu une apparition absolument réelle.
Cependant, tout pénétré que j'étais des grâces merveilleuses de Mme RicciuUi et sous l'impression de trouble amoureux, d'émotion admirative, les plus violents que j'eusse encore ressentis de ma vie, je n'en étais pas moins occupé par des devoirs pressants et par le travail d'un service accablant.
Après avoir conquis Naples, il fallait qu'on en restât maîtres. Le pavillon tricolore flottait sur les quatre forts où nos troupes tenaient garnison ; mais, pour que le général en chef eût achevé sa tâche miraculeuse, il lui fallait fonder la République parthénopéenne qu'il proclama de suite. D'autres soins l'occupaient encore; il devait contenir Naples et ses environs, qui au nord, au midi et à l'est, en font pour ainsi dire une ville de huit
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Heaes de rayon; il fallait faire vivre Naples, rétablir les communications avec Rome et la haute Italie, répondre à tous les besoins des troupes, réorganiser l'armée, se préparer i achever et à consolider la conquête du royaume. Avec le faible nombre de troupes que nous possédions, c'était une entreprise peu facile.
Les portes de la ville furent gardées; indépendamment des postes particuliers, des gardes et des patrouilles continuelles, des réserves stationnèrent sur les principales places ; deux camps furent établis aux environs ; nos communications avecCapoue furent assurées par des cantonnements échelonnés; enfin le générai Uey continua à agir avec sa division entre le Garigliano et le Yolturne.
Gomme il ne fallait pas laisser vagabonder des imaginations aussi ardentes que celles des Napolitains, le jour même de notre entrée à Naples, un gouvernement provisoire avait été établi par le général en chei pour pourvoir au besoin de la nation et préparer la constitution définitive de TEtat. Cette tâche fut confiée à vingt-cinq personnes qui, réparties en comités de Tintérieur, de la guerre, des finances, de la justice et de législation, dirigèrent l'administration et, réunies, formèrent l'Assemblée législative. Au nombre de ces législateurs gouvernants, se trouvait un M. Laubert, Napolitain d'origine, né en France, pharmacien en chef de l'armée et non moins remarquable par sa capacité que par son énergie et sa vertu stoîque. Outre les comités, on créa une municipalité de trente membres dont Michel Lagreca fit partie.
Mais, par suite de tant d'urgence et quelques efforts que l'on pût faire, il était impossible qu'il n'y eût pas des mesures ou tardivement prises ou mal exécutées, et il en fut qui m'entraînèrent à deux démarches que je veux rappeler.
On sait que le général en chef m'avait dit que mon couvert serait toujours mis à sa table. Pour ne pas laisser perdre mon droit à cette faveur, dont j'usai avec réserve sans en faire une obligation ni pour le général en chef ni pour moi, je m'étais rendu à son dîner le 23 janvier. Or le hasard voulut qu'en quittant la table il parlât delà presque impossibilité où il se trouvait de sufQre et de penser à tout, dans des premiers moments d'organisation, ce qui m'entraîna à lui dire que, s'il le permettait, il n'y aurait sans doute personne qui ne se fît uo devoir de lui soumettre ce qui semblerait digne de lui être communiqué : c Eh bien, me répondit-il, avec sa bonté accoutumée, mais après m'avoir fixé un instant, je vous autorise à m'écrire ce qui vous semblera tel. >
A commencer du surlendemain, je profitai de cette latitude. La première proposition que je lui fis mérita 8on approbation, et cependant j'ai sous les yeux la minute de la lettre que je lui écrivis, et je suis confondu de ce que cette lettre a de leste et de positif. Elle supposait de ma part trop de suffisance et de hardiesse; devenu lieutenant général, je n'aurais jamais écrit à mon général en chef, comme je le fis deux jours après avoir cessé d'être chef de bataillon par ma nomination émanée de lui et non encore confirmée; de même que moi, généra) on chei, je n'aurais autorisé personne à m'écrire de semblables lettres. Mais telle était la bonté, je dirai plus, l'élévation d'idées du général Championnet, qu'il ne voulut voir que l'intention et le fond, sans s'offenser de la forme.
Ma proposition avait trait d'abord au désarmement, qui, opéré le lendemain de notre entrée à Naples, l'avait été de manière à faire plus de mal que de bien. Le croirait-on? On s'était borné à prescrire de porter les armes aux corps de garde ; de fait, les hommes honnêtes ou
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timides, ceux dans les mains desquels les armes n'avaient aucun inconvénient se hâtèrent de les déposer ou simplement de les jeter dans un de ces corps de garde quelconques, sans que note en fût prise ou que des reçus fussent donnés; mais les plus dangereux avaient gardé leurs armes ou même en avaient volé ou mieux encore acheté à nos soldats, â l'exposé des faits j'ajoutais sur le ton de confiance impertinente que j'ai signalé : c Ce désarmement, facile avant-hier, ne le sera plus demain, et plus tard deviendra impossible. Déjà les lazaroni relèvent la tête et deviendront d'autant plus menaçants qu'ils ne trembleront plus. Une telle remarque est grave. Comment ne pas considérer que cette population inunense, encore fumante de sang français, plus contenue que soumise, plus irritée qu'humiliée de la défaite, et dévouée à des prêtres qui nous haïssent, sera toujours prête à prendre les armes dont elle connaît l'usage et qu'elle a maniées avec fanatisme 1 > Bien que j'eusse l'air de lui faire d'abord la leçon, le général en chef adopta les moyens que je lui soumettais ensuite; ils furent exécutés le lendemain.
Je proposai encore la rédaction immédiate d'instructions, faute desquelles tout était confusion et conflits dans les rapports entre l'armée et la municipalité, surtout relativement aux logements que l'on prenait et que l'on échangeait de la manière la plus arbitraire, sans en référer à aucune autorité; il était utile, sinon indispensable, de classer les logements et de faire viser les billets par un officier supérieur de la place.
Je signalai la nécessité d'organiser la police de la place, dont personne ne s'occupait encore et qui devenait d'autant plus urgente qu'on se mettait à porter ostensiblement des uniformes inconnus, des cocardes noires, des plumets blancs, et que tous les conciliabules du monde
auraient pu être tenus à Naples sans que personne en eût été informé.
Enfin je mentionnai les distributions de virres et fourrages, devenues l'occasion de pillages; les intéressés se servaient eux-mêmes et ne laissaient que ce qu'ils ne voulaient pas prendre, donnant en place de reçus qui pussent constater les quantités livrées, des chiffons portant ces mots : c Bon pour les rations qui me reviennent > , avec des noms imaginaires pour signatures.
Ma seconde lettre, datée du 27 janvier, concerna à la fois les postes de police et de sûreté, la garde des autorités et le service de nuit. Ce dernier seul faisait mettre sur pied extraordinairement trois mille hommes; la garde des autorités employait des bataillons et ne donnait aucune sécurité; les postes de police et de sûreté avaient été multipliés outre mesure et ne pouvaient guère que compromettre les hommes qui les composaient ; le générai Dufresse, commandant la place de Naples, ne cessait de demander des renforts pour chacun de ces services ; les généraux commandant les troupes et les chefs de corps réclamaient contre une obligation aussi fatigante, et le général en chef, sur mes propositions, ordonna la réglementation suivante :
Les postes de police et de sûreté seraient diminués et établis dans des bâtiments susceptibles ou pouvant être rendus susceptibles d'une défense de douze heures; les trois mille hommes extraordinairement employés au service de nuit seraient remplacés par cinq colonnes mobiles, composées chacune de cent vingt-cinq hommes d'infanterie et de vingt-cinq hommes de cavalerie, marchant avec des guides; elles se réuniraient chaque soir à dix heures sur des points toujours différents et, par suite d'itinéraires qui jamais ne seraient les mêmes, parcourraient jusqu'à cinq heures du matin la ville dans