MICHEL LE FOU
80D costume, sons lequel il avait l'air d'une caricature et de plus éprouvait une véritable torture, accoutumé qu'il était à vaguer sans cesse presque nu; mais, quoique dans cet accoutrement il ne pût faire un pas sans suer toute son eau, il était loin de se plaindre; il fut même un des hommes les plus utiles que l'on pût avoir à Naples. On l'appelait c le Fou >, par suite de son exaltation volcanique; mais ce fou actif, très intelligent, dévoué, intrépide, savait tout ce qui se tramait parmi les gens de son espèce et m'informait exactement de tout.
Chaque matin, sept heures sonnant et jusqu'à mon départ pour la Fouille, départ après lequel je le perdis de vue, il arrivait chez moi en grande tenue. Il traversait l'antichambre sans regarder mes domestiques, les salons sans daigner répondre aux questions que mes adjoints ou secrétaires pouvaient lui faire, et arrivait droit à mon lit. C'est lui qui me fit connaître la nullité du désarmement qui avait été fait et la nécessité de le refaire; de même que ce fut lui qui, d'après mes instructions, en surveilla l'exécution. C'est lui qui me révéla le désordre des distributions et les clameurs qu'il produisait; c'est lui qui me signala l'opposition des plumets blancs, des cocardes noires et rouges et du mauvais effet qu'ils faisaient. Bref, c'était un espion auquel rien n'échappait. Aussi quand il m'avait dit : c Naples est tranquille > , étais-je certain que le calme régnait partout ; mais, du moment où quelque agitation se manifestait, il accourait pour me le dire, pour me faire connaître le quartier, les chefs, les projets et jusqu'aux moyens à employer pour tout réprimer. Bien entendu, le général en chef était de suite informé par un rapport dont je chargeais presque toujours Michel, qui d'ailleurs n'avait pas moins d'énergie pour châtier que pour découvrir.
Selon Jean La Cecilia, ce Michel serait devenu l'un des secrétaires du général Championnet, et un des trois autres chefs des lazaroni, Pagliacella (la petite paille), aurait été nommé juge de paix f Je ne sais rien de ce fait; mais quant à Michel, l'assertion est fausse, car il ne savait pas écrire. Homme de résolution et d'action, il lui arriva après le départ du général Championnet de calmer à lui seul une insurrection qui pouvait devenir sérieuse. Notre mauvaise fortune ne Tébranla pas. Fidèle à la République qu'il avait servie, que par son miracle saint Janvier acheva de sanctionner, il se battit pour elle, comme il s'était battu contre nous, et ce qui compléta son apologie, c'est que, après la prise de Naples par. le cardinal Rufîo, il fut massacré et donné en pâture i des chiens. Son portrait qui, certes, n'a jamais été fait, existe par celui de M. de Charette(i). C'était la môme taille, la même corpulence, les mêmes traits, surtout le même œil, ce qui ne prouve pas que la figure de M. de Charette fût très noble, ni que celle de Michel ne fût pas caractéristique. Leur destinée établit entre eux un nouveau rapport. Chefs de gens qui, sans être des soldats proprement dits, n'en étaient pas moins terribles, et quoique dans des positions sociales totalement différentes, tous deux se signalèrent par un dévouement, par une vaillance qui en cas de succès font les héros, en cas de revers les criminels, et qui. de l'un et de l'autre firent des victimes.
Le général Championnet avait certes donné à presque tous ceux qui s'étaient distingués de grandes preuves de satisfaction, tant par des mentions honorables et par des promotions qu'il avait faites sur le champ de bataille,
(1) FroDt bas, nez forlemeot retroussé, bouche plate, tels étaient les traits de Charette, qui de profil offrait une certaine ressem* blance avec les grands fauves félins. (Éd.)