CONFIDENCES D'AMIE
liage; mais il a six enfants, et ma mère a profité du crédit de sa fortune et de la bonté de mon père pour prendre une autorité qui m'a toujours été d'autant plus fatale que la prédilection de mon père pour moi a toujours été plus marquée. Aussi ma sœur et mes frères ont-ils été favorisés par ma mère. Confinée dès ma tendre enfance dans un couvent, je ne pouvais me dissimuler que ma rentrée dans ma famille serait pour moi une époque de souffrances; c'est dans cette situation que M. Ricciulli me trouva lorsqu'il vint à Milan; il me demanda, mon père me le proposa, me pressa et reçut de moi un consentement que j'eus peine à donner. C'était pour la forme qu'on me consultait; je n'avais pas quatorze ans, et, malgré quelques répugnances, je ne voyais que de belles portes pour passer du cloître à l'autel, de la retraite au monde. C'est ainsi que je fus mariée. Huit jours après, je partis pourNaples; là, dans un tourbillon si nouveau pour moi, au milieu d'une cour brillante, vous concevez que, vu mon âge, dans un pays où je n'avais ni appui ni amis, mon mari prit sans peine un ascendant qui n'eut pas de bornes; il affecta une méfiance que je ne méritais pas, se livra à ses sombres humeurs et finit par me mettre dans une dépendance telle que je n'osais ni sortir ni recevoir personne sans ses ordres; c'est à ce moment que je devins l'objet des empressements d'un prince, à l'amour duquel il était impossible que je ne fusse pas sensible. Cette époque fut la plus orageuse de ma vie. Figurez-vous un homme aussi violent que M. Ricciulli, un Calabrais enfin, dans le délire d'une jalousie qui tenait de la folie. Tous les genres de mort m'ont été présentés. Je jouis d'un peu de liberté depuis les derniers événements de ce pays et depuis le départ de la cour; si, comme je n'en doute pas, ▼DUS prenez intérêt à moi, songez à quel prix j'ai acheté
l'espèce de tranquillité qui me tient lieu de bonheur, et contentez-vous du titre d'amie que j'ai à vous offrir. > En disant ces derniers mots, elle me tendit la main^ que je couvris de baisers.
Au reste, si passionnés qu'ils fussent, ces baisers furent les seules prérogatives que je me permis ce jour-là. Par ses confidences, Mme RicciuUi semblait vouloir reculer encore l'heure fatale des effusions et du suprême élan, et je me serais reproché d'avoir abusé de sa confiance, dans un moment où sa prière me révélait sufQsamment sa faiblesse. La veille de mon départ, ayant dîné chez le général en chef, je ne pus me rendre que tard chez elle; elle avait nombreuse compagnie; on connaissait notre ordre de mise en route; tout le monde s'empressa de me parler de regrets. Les regrets étaient en moi, car je quittais, savais-je pour combien de temps? celle qui seule pouvait alors disposer de mon bonheur et qui, comme je 1 ai dit (1), fut l'une des deux plus grandes passions de ma vie.
Notre expédition, qui devait former une suite importante à nos trophées, ne dura que quinze jours au lieu de plusieurs mois. On verra par quelles déplorables circonstances elle fut interrompue. Cependant, malgré son peu de durée, elle fut assez remplie d'incidents pour mériter d'être rapportée.
Les divisions Duhesme et Olivier s'étaient ébranlées au jour fixé, le 49 février, et déjà, à Tarmée de Naples, on regardait la conquête de toute la terre ferme comme faite, la Sicile comme menacée, attaquée, envahie. Ce que nous entreprenions paraissait alors à ce point certain que peu de gens auraient été étonnés, si nous avions fait cette conquête en doublant les étapes. Or le général
(1) Tome I. page 140.