‹ Mémoires du général Bon ThiébaultChapitre 203 sur 259 · SURPRISE DOULOUREUSE · texte numérisé non relu

SURPRISE DOULOUREUSE

Au premier moment, nous étions, le général Duhesme et moi, restés saisis, presque anéantis par la façon leste dont le Directoire sacrifiait ses plus brillants, ses plus dévoués serviteurs et ce très digne, ce très noble général Championnet si cher à son armée, si fidèle à la victoire; mais, la stupéfaction passée, nous cherchâmes à dévoiler le mot de cette atroce énigme, et si nous arrivâmes à quelques éclaircissements, ce ne fut que pour mettre en lumière d'abominables rôles, des faits aussi tristes pour le présent que menaçants pour Tavenir. Les prétextes avoués étaient tels qu'on devait les supposer, c'est-à-dire que celui qu'on invoquait au premier chef était la soi-disant atteinte que le général Championnet avait portée aux pouvoirs et aux droits du Directoire, en remplaçant la commission et en la chassant de Naples; comme si, insulté publiquement, traduit pour ainsi dire à la barre de son armée et des lazaroni, un général en chef aurait pu faire autrement qu'il ne ût, à moins de quitter l'armée elle-même, mais on a vu que ce qu'il fit, on avait voulu le lui faire faire, et c'est inutile de disculper un acte condamné d'avance.

Le second grief mis en avant par le Directoire était la gi*atification que le général Championnet avait donnée à son armée, et cela quoiqu'il ne dût pas en coûter un sol à la France, puisque la somme qui y avait pourvu se trouvait indépendante de la fixation d'une contribution de guerre. Or, bien qu'aucune loi ne les déterminât, il n'y avait alors aucun doute, si ce n'est dans l'esprit de ceux dont elles contrariaient les tripotages, que de

militaires. Le général en chef sait aussi les apprécier. Croyez qu'on vous rend ici toute la jusUce que vous méritez. « Salut et amitié.

« L. Berthier.

« Quariier getiaal de MapUs, U 12 veniote an VU, »

telles gratifications formaient pour le général en chef, je ne dirai pas seulement un des droits, mais presque un des devoirs attachés à ses conquêtes. Pour restreindre mes citations à l'armée d'Italie, je rappellerai que le général Berthier, marchant sur Rome, avait ostensiblement promis à son armée des gratifications, qu'il préféra d'ailleurs garder pour lui, et, comme personne ne songea même à incriminer la manière dont il lui plut de répartir le tout entre sa main gauche et sa main droite, pe^ sonne à plus forte raison n'aurait blâmé une répartition moins personnelle et plus générale. Après ses immortelles campagnes de 1796 et 1797 en Italie, le général Bonaparte distribua des gratifications, et ce fut, pendant toute sa vie, la théorie de Napoléon que, pour soutenir son rang, un officier pauvre doit être doté au prorata de sa gloire sur le bien des vaincus. Ainsi seulement avait-il le droit d'exiger que des noms illustres ne salissent pas leurs lauriers par le vol et par la concussion, et, quand le général Championnet écrivait au Directoire en parlant du général Macdonald : c Je Tai comblé d'argent et de louanges >, il exprimait, avec une admirable netteté, en deux mots, les deux genres de récompenses sans lesquelles un général en chef ne pourrait jamais entraîner son armée par des marches sans fin à travers la nuit, le froid, les boues et la neige, dans Thorreur de la mort et des blessures, à deux cents lieues de la patrie, vers des conquêtes qui ne promettraient pas des grades, du bienêtre et du repos. Ce sont là les fatalités de la guerre, et il ne faut pas avoir conduit la moindre troupe pour croire qu'un chef puisse obtenir autre chose que de limiter de tels faits à l'apparence du droit.

Tout en acceptant cette nécessité des gratifications, le général Championnet n'en était pas moins intraitable pour les tripoteurs d'afi'aires, les ramasseurs de profits

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