‹ Mémoires du général Bon ThiébaultChapitre 221 sur 259 · MIRACLE DE SAINT JANVIER. GC · texte numérisé non relu

MIRACLE DE SAINT JANVIER. GC

Enfin le cardinal Zurlo, religieusement incliné et tenant dans ses mains le dépôt sacré, s'avança vers Tautel, et la cérémonie commença par des prières qu'il récita à voix basse. Quant aux assistants, ils n'étaient pas dans ce recueillement qu'attestent le respect et la résignation à la volonté sainte. L'église retentissait des cris et des hurlements les plus violents; le sens de la plupart de ces cris était la demande» mais la demande impérative à la sainte Vierge, à Jésus-Christ, au Saint-Esprit, de prier saint Janvier de faire son miracle. De minute en minute et à mesure qu'augmentait la crainte que le miracle ne se nt, ces cris redoublaient et devenaient plus aigus, de même que les figures se contractaient d'une manière plus convulsive; il y avait surtout un groupe qui se faisait remarquer par ses transports, groupe d'une trentaine de vieilles femmes, conduites par une mégère d'une soixantaine d'années, traînant après elle des lambeaux de taffetas noir et que l'on pouvait dire hideusement ornée de tout le luxe de l'indigence. Cette Euménide, qui se prétendait de la famille de saint Janvier, présidait, par ses vociférations unies à celles de ses compagnes, le chœur des furies; toutes semblaient transportées par une sorte de rage sacrée; leurs voix cassées glapissaient, leurs joues livides étaient couvertes de larmes, et, comme nous entourions le cardinal, elles se pressèrent autour de nous.

Jamais la superstition n'a pu s'offrir sous de plus effroyables traits, sous des couleurs plus dégoûtantes. Enfin il y avait onze minutes que durait cette situation, à chaque instant plus menaçante; la foule frénétique en était à son dernier recours avant d'en venir à l'action, je veux dire qu'elle s'abandonnait aux imprécations contre la Divinité elle-même^ alors le président du gouvernement napolitain, la figure altérée, me demanda de

lui faire place, s'approcha du cardinal dont je le séparais, lui présenta sous mes yeux un des pistolets cachés par son gilet et, d'une voix étouiTée, lui cria dans Toreille : c Si le miracle ne se fait pas de suite» vous êtes mort. »

Ce cardinal, déjà âgé, n'avait peut-être pas les mains assez fortes pour ouvrir la soupape par laquelle devait entrer dans le reliquaire l'air atmosphérique dont le contact est nécessaire pour opérer la dissolution d'antimoine qui, d'après ce qu'on m'a dit, forme le liquide rouge que le peuple prend pour le sang de saint Janvier (1) ; peut-être aussi ne voulait-il pas se charger seul de la responsabilité de Tévénement. Quoi qu'il en soit, son grand vicaire vint à son secours, et le miracle se fit immédiatement.

Le cardinal alors, ayant montré au général Macdonald et aux personnes qui l'accompagnaient la matière rougie et liquéfiée, s'avança vers le peuple, la lui présenta, et lui dit : c Vous le voyez, mes frères, saint Janvier veut la Révolution... » Tout souvenir du retard éprouvé s'anéantit, des applaudissements universels, des cris qui semblaient devoir ébranler les voûtes, se mêlèrent au son de plusieurs symphonies, et c'est au bruit de cet incroyable charivari et de vivats pour la République, pour le général en chef et pour le gouvernement, c'est en laissant cette population dans le délire d'un enthousiasme si brusquement substitué aux plus féroces dispositions, que nous partîmes, emportant de cette église un ineffaçable souvenir.

(1) Le maréchal Macdonald croit qu'il ne s'agit pas de dissolution dans ce miracle. Il pense que le reliquaire, dont les angles des deux fonds sont assez épais, contient dans des cavités ménagées la liqueur rouge qui figure le sang, et que tout se borne à ouvrir les petites soupapes à travers lesquelles se fait Técoulemont de cette liqueur.

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