‹ Mémoires du général Bon ThiébaultChapitre 235 sur 259 · DÉTRESSE DES ÉQUIPAGES · texte numérisé non relu

DÉTRESSE DES ÉQUIPAGES

seurs , qui , pour je ne sais quel motif, était resté en arrière, m'aborda au galop et me dit : c Trois à quatre cents traînards de la 97* demi-brigade, à moitié ivres, viennent de former le projet de piller et de brûler les équipages du quartier général. » Puis, après quelques autres paroles, il reprit le galop pour continuer sa route.

Vu Tétat d'indiscipline qui depuis trois jours régnait dans l'armée, une telle attaque ne me semblait que trop probable; je voulus y parer : j'ordonnai de rassembler mon escorte de vingt-quatre bommes; il me restait cinq chasseurs; je voulus faire réunir la garde des équipages, elle était entièrement dispersée, chacun ayant profité du disséminement inévitable des voitures pour abandonner son poste; enfin je demandai Farrière-garde, que j'avais doublée et avec laquelle j'avais prescrit au commandant du quartier général de marcher jusqu'à ce qu'il m'eût rejoint; mais, après avoircommis la faute de quitter Isola avant d'en avoir fait sortir tous les traînards, ce commandant s'était permis d'abandonner son poste à l'arrière-garde, et, sous le prétexte de trouver de meilleurs chemins, le guide avait fait prendre aux hommes une autre route que celle suivie par la division!... Notre isolement était donc complet, et mon inquiétude d'autant plus affreuse que Pauline, particulièrement menacée selon le rapport que m'avait fait Joachim, se trouvait plus exposée, tout concourant à assurer l'impunité des hommes qui depuis la veille ajoutaient à l'audace d'exécuter les plus grands forfaits la scélératesse de s'en vanter.

Pauline me vit inquiet, me questionna, et je répondis en donnant à tous l'avis de prendre chacun sur nous ce que nous avions de plus précieux; puis je dis à Le Roy de ramasser mon argent et mes bijoux, et je fis tenir

tous les chevaux de selle bridés à côté des voitures; enfin je défendis qu'aucun de nos quelques chasseurs ou de nos domestiques ne s'éloignât. Mais je sentais que ces précautions étaient insuffisantes et j'en étais aux plus triste appréhensions, lorsqu'un de ces bonheurs qui jusqu'alors ne m'avaient jamais manqué dans les occasions décisives, vint m'ofTrir un moyen de salut.

Au bord du chemin, où nos voitures se trouvaient arrêtées, commençait un bois assez clair. Côtoyant la route, je me promenais à grands pas sous les premiers arbres; brusquement, à cent pas sur ma gauche, j'aperçois un chasseur à cheval. Je le fais approcher: il avait quitté son corps le matin pour aller boire, et il était assez ivre pour avoir grand'peine à rejoindre : t Comment, lui dis-je, tout seul, vous avez passé la journée à boire? — Non, mon général ! j'ai bu avec mçs amis les grenadiers de la 30*, qui ne sont pas loin d'ici, t A ce mot, je fais monter à cheval Le Roy, mon secrétaire, sergent dans ce corps; je le fais accompagner par un de mes chasseurs, je les fais guider par celui qui venait de me donner cet avis, et je fais porter au commandant des grenadiers l'ordre le plus impératif de se rendre auprès de moi en toute hâte. Je dis à Le Roy ce que je savais; je le charge de le redire en secret au capitaine, et ils partent au galop. Mais le chasseur aux trois quarts gris retrouvera-t-il l'endroit d'où il est parti ? Les grenadiers y seront-ils encore? Surviendront-ils à temps? Déjà les premiers soldats de la 97» étaient arrivés- et, pour faire naître le prétexte à commencer leur pillage, ils insultaient tous ceux qui se trouvaient dans les voitures. J'étais aux prises avec eux; j'employais, pour les maintenir, ce dernier débris d'autorité qui reste attaché quand même aux grades supérieurs ; c'est une suprême ressource qui s'use vite, et le moindre incident,

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