AUX PRISES AVEC DES TRAINARDS
l'arrivée de leurs camarades venant les renforcer allait suffire pour rendre à nos assaillants leur audace et leur force d'entreprise. Si Le Roy ne ramenait le secours, nous étions perdus; j'étais décidé à résister jusqu'à la mort, mais je savais ce que vaudrait cette résistance et je tremblais à la pensée du sort infâme qui serait fait à Pauline, si resplendissante de grâces et de beauté, et qui mourrait sous la plus ignoble des profanations. Je luttais donc, semblant ne pas entendre les insultes, évitant de laisser la moindre prise contre moi à ces brigands; enfin, après des minutes qui me semblèrent des siècles, je vis à travers le bois les grenadiers accourant par pelotons et au pas de cbarge. C'étaient ceux avec qui je m'étais battu si souvent; ils avaient pour moi plus que de l'attachement^ presque de l'enthousiasme; je les fis mettre en bataille; je parlai séparément aux officiers, qui me jurèrent de mourir plutôt que de souffrir un criminel attentat. Mais il fallut tout ce déploiement de forces et de dévouement pour tenir en respect les quelques centaines de misérables qui, non sans s'être concertés et furieux dé perdre et le fruit du pillage et leur belle victime, lancèrent encore des menaces avant de se décider à passer.
Après avoir établi le bivouac de mes compagnies et placé les postes nécessaires, j'avais couru vers Pauline; elle tremblait, ayant eu l'intuition d'un grand danger; je causais avec elle à la portière de sa voiture, j'essayais de la rassurer lorsque Le Roy survint en grand désarroi : e Que diable est-ce encore? lui criai-je plus que je ne lui demandai. — Général, il vient de m'arriver un malheur : en prenant votre argent et vos bijoux, j'ai pris votre portrait, et je l'ai perdu. » Ce portrait en miniature, fait àNaples et assez ressemblant, plaisait à Pauline, et cette circonstance lui donnait à mes yeux un véritable prix.
540 MÉMOIBES DU GÉKÉBAL BABON THIÉBAULT.
Ma réponse fut : < Faites publier yingt-cinq piastres de récompense à qui le rapportera. >
Je ne sais plus qui, peu d'instants après, m'apprit que, à une petite demi-4ieue en avant de nous, se trouvait un couvent des Pères de la Trappe; c'était quelqu'un qai avait couché dans ce couvent et qui, après m'avoir vanté l'hospitalité des Pères et m'avoir dit que jamais aacun Français n'avait manqué d'y être logé et rafratcbi selon ses désirs ou ses besoins, me poussa de mV rendre. Nous étions bloqués sans pouvoir nous écarter pour chercher quelques provisions : la petite Thérèse venait de me dire qu'elle avait pourtant bien faim, et, pour sauver un troisième bivouac à Pauline, pour troaver quelques vivres, je résolus d'aller passer la nuit dans ce couvent. Je fis en conséquence monter Pauline à cheval, je fis prendre sa fille par mon maréchal des logis; RicciuUi, Scheel, la gouvernante, Pagni, son enfant et sa bonne (1); Ghaufiard, le payeur et quelques autres suivirent tant à pied qu'à cheval; je pris avec moi deux de mes cinq chasseurs d'ordonnance et, comme escorte et garde, la compagnie de grenadiers du premier bataillon, forte de quatre-vingt-dix hommes.
La nuit était venue, le temps s'était recouvert; il bruinait, quand notre caravane se mit en route. Après une heure de marche par des chemins horribles, nous arrivons au couvent, asile sans cesse ouvert aux voyageurs comme aux malheureux! La grande porte est fermée ! Mes hommes frappent ! Les coups retentissent, et l'écho qui les répète est la seule voix qui y réponde. Mais déjà le seuil d'une porte latérale est franchi; une cour est traversée, sans qu'aucune lumière se laisse
(i) €• Pagni, que j*ai cité parmi les hommes fréquentant le saloo de Mme Parabita à Naples, suivait aussi Tarmée, ainsi que d'autres Napolitains fuyant leur patrie.