FLUXION DE POITRINE
en fort mauvais point. J'étais logé chez une dame Marchetti, veuve, et ayant avec elle son fils, jeune homme de vingt-cinq ans, spirituel, aimable et bon garçon; il me rendit, ainsi que sa mère, les soins les plus assidus. Le 2 juin, je n'avais encore éprouvé aucun soulagement; cependant^ ayant dormi quelques heures dans la nuit du 2 au 3, ma poitrine devint plus libre, la fièvre diminua, et le 5, j'en profitai pour dicter de mon lit tous les ordres de mouvement que la division devait exécuter le 7 sur Modène. J'en étais là quand Baptiste, mon cocher, m'apporta une lettre de Ricciulli, datée de Florence; mon parti fut bientôt pris; j'étais décidé à me rendre, le lendemain, à Florence. En vain mon médecin voulutril s'opposer à ce que je me levasse; j'aurais su mourir en route que je serais parti.
Afin de m'annoncer à Pauline et pour la préparer à l'état dans lequel elle me reverrait, je me fis précéder de quelques heures par ce brave Piquet qui, avec Coutard et les troupes des Abruzzes, avait rejoint la division à Florence (1). Quant à moi qui n'avais voulu quitter Pis-
(1) En exécution de nos ordres et après avoir lait rentrer ses moindres détachements, Ja garnison de Civitella y comprise, après avoir évacué par mer ses malades sur Âncône, Coutard ayant fait relever la garnison de Pescara par la légion CaraiTa et remis le commandement des Abruzzes au chef de bataillon de cette légion, avait pris avec sa faible colonne la route d*ÂquiIa, afin d*emmener au passage et avec lui les trois cents hommes qui gardaient le fort de cette ville. Mais les insurgés de la province, enhardis par les événements auxquels nous obéissions, avaient repris les armes et les avaient fait prendre à tous ceux qui se trouvaient en état de les porter. Alléchés par les sommes considérables que la colonne de Coutard escortait, ils s'étaient réunis ù, Introdacqua, s'y étaient retranchés et y avaient accumulé et utilisé tout ce qui pouvait servir de moyen de défense et de destruction. Quelque formidable que pût être cette attaque, il fallait s'y résoudre, car il ne restait d'espoir de salut que par elle. Dix heures de tuerie signalèrent celte lutte et mirent Coutard à même de forcer l'enliée d'introdacqua. Il fut néanmoins conti'ainide Ira-
toja que lorsque je n'aurais plus rien à y faire, je n'arrivai à Florence qu'à trois heures moins un quart. Mon logement reconnu, avec l'aide et le bras de Piquet, je me rendis chez Pauline; elle était à table; dès qu'elle m'aperçut, son visage exprima tout à la fois l'émotion, la joie et la tristesse. Elle fit approcher un fauteuil, c'était temps; je ne me soutenais plus.
Le dîner terminé, nous passâmes dans le salon; M. Ricciulli avait arrangé pour le soir une promenade aux Cascine. Il ne s'agissait pas de descendre de voiture, le temps était superbe. En revenant, nous allâmes aux ateliers des frères Pisani, chez lesquels j'achetai des vases d'albâtre, une lampe et un surtout de table. Quoique j'eusse passé presque tout le temps que dura cette promenade dans une immobilité parfaite, j'étais épuisé au point que je fus forcé de renvoyer au lendemain toute discussion sur la continuation du voyage de Pauline et de son mari. Pauline me ramena à ma porte, et j'eus besoin d'un aide pour arriver à ma chambre ou plutôt à mon lit. Le 7, je revins chez Pauline, et nous convînmes que,lelendemain, elle partirait avec sa suite de Florence, qu'ils viendraient dîner chez moi à Pistoja; que, si cela m'était possible, je rejoindrais la division dans la soirée, et que, dans ce cas, je leur laisserais une petite escorte composée d'hommes destinés à rentrer en France. D'accord sur ces faits, je repartis pour Pistoja.
Devant y trouver le quartier général de l'armée, j'avais
Tcrser le village au pas de course, attendu que cette traversée s'exécuta sous un déluge do pavés, de bûches, de tisons enflammés, de charbons ardents, d'huile bouillante, de meubles et de balles. Combat et passage lui coûtèrent trois cents hommes et néccssilcrcnt l'abandon do tous les bagages et équipages, c'est-àdire des chevaux et mulots, et par conséquent de la totalité des contributions levées dans les Abruzzes durant six mois, contributions qu'il avait Tordre do rapporter.
SÉPARÉ DE L*ARMÉB. 555
résolu d'y saluer le général en chefMacdonald, mais ma lassitude était telle qu'en arrivant je fus contraint de me coucher. Ne comprenant plus la possibilité de suivre l'armée, je fis appeler le médecin et le chirurgie n en chef pour les consulter sur mon état, et tous deux déclarèrent que j'étais hors d'état de supporter aucune fatigue et même une demi-heure le mouvement du cheval ; que de plus une inévitable rechute serait pour moi la conséquence d'un seul jour de marche forcée. Us firent don c une déclaration écrite, d'après laquelle le général en chef m'autorisa à me rendre à Gènes.
C'était à Gênes que se rendaient d'abord Pauline et son mari; j'étais maître de voyager avec eux; mais, quand l'autorisation me fut apportée, quand j'eus réfléchi que je me trouvais séparé de l'armée de Naples, au moment où elle marchait à un ennemi un peu plus glorieux à vaincre que les troupes et les insurgés que nous venions de combattre depuis un an,'au moment où elle allait décider du sort de l'Italie, les larmes me vinrent aux yeux. Ne pas quitter Pauline était pour moi un bonheur, donner à ma santé des soins était indispensable, mais me battre pour mon pays, avec mes camarades, passait dans mon âme avant toutes choses, et lorsque le lendemain matin j'entendis les tambours, les trompettes et les musiques des corps qui défilaient, le bruit de l'artillerie, des équipages, enfin le brouhaha d'un grand départ, je résolus de me tratner à leur suite. Je fis en conséquence partir tous mes chevaux et mes équipages (1), ne gardant avec moi qu'une voiture attelée, que la municipalité de Pistoja avait fait mettre à ma disposition.
(i) Mes chevaux de selle et moo fourgon me rejoignirent à Gènes ; quant à mes quatre superbes chevaux de voiture, dont deux gris à queue et crinière blanches, et deux gris pommelés à queue et crinière noires, ceux-là mêmes que j'avais prêtés à RicciuUi» et qu'il m'avait rendus à Florence, Us furent pris par Tennemi.
Vers midi, Pauline arriva avec ses compagnons de voyage, et je leur fis part de ma détermination. Tous se récrièrent que c'était une folie, que je m'abusais sur le retour de mes forces et que, en traversant l'Apennin à la suite de l'armée, je ne trouverais pas un bouillon ni peut-être un lit. c Je sens tout ce que l'on doit à l'hoQneur, ajouta Pauline, et je rougirais de vous si vous étiex bomme à l'oublier; mais vous n'êtes pas en état démonter ou de descendre seul de voiture; de quel secours serez-vous à l'armée? > J'insistai cependant; mais, vivant encore dans une sorte de long évanouissement, le moindre effort provoquant en moi des sueurs et des faiblesses, je dus reconnaître que les médecins avaient raison, et que ma jeunesse et mon désir d'agir ne sufQraient pas à me sauver du grave danger d'une rechute. C'est une fluxion de poitrine que j'avais eue; la convalescence était indispensable; il fallait s'y soumettre.
Nous employâmes cinq jours à gagner Lerici, où nous devions nous embarquer pour Gênes. Voyageant doucement, sans trop grande fatigue, et, de plus, entouré de soinsje pus insensiblement donner à mes forces le temps de revenir. La jeunesse remporta, et peu à peu, oubliant toutes les misères pour ne plus songer qu'aux avantages et aux joies que je devais à ma dernière année de campagnes, je m'abandonnai au plaisir d'escompter ma part de bonheur dans la vie.
C'est que Pauline m'y aidait. Elle fut à Gènes ce qu'elle avait été à Naples et pendant la première partie du retour, la plus adorable et la plus adorée des amies. Nous occupions un même logement; Pauline avait sa chambre attenante au cabinet ouvert où couchaient Thérèse et la gouvernante; mais l'amour qui s'exalte ne connaîtpas d'obstacles, et, la première nuit, profitant du sommeil dont elle épiait les signes certains dans le cabi-
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net voisin, Pauline put venir me rejoindre dans ma chambre. Cette première nuit fut une telle nuit d'ivresse que nous jetâmes ensemble une même exclamation, un même cri de regret, lorsqu'un rayon naissant de Taurore vint nous donner le signal de la séparation indispensable, et cette circonstance nous fit trouver le jour aussi cruellement matinal que la nuit nous avait désespérés à force de nous parattre et tardive et rapide. Certes je n'en étais pas, suivant Tallégorie de Psyché et de TAmour, à juger les clartés du matin indiscrètes. Des torrents de lumière n'auraient, pour mon regard, jamais assez éclairé cette ravissante et délicieuse Pauline, et mon culte comme ses charmes auraient pu braver toutes les épreuves; mais Thérèse, mais la gouvernante pouvaient ne plus dormir, et les dernières ombres de la nuit étaient nécessaires pour protéger la rentrée de Pauline dans sa couche. De rapides baisers scellèrent donc à nouveau les serments d'un amour que mon cœur n'a pas démenti, et quand, pour adoucir les premiers adieux, je fis à Pauline une prière afin d'obtenir qu'elle revint la nuit suivante : c Je suis à toi, me répondit-elle, use de moi comme tu voudras. >