‹ Mémoires du général Bon ThiébaultChapitre 42 sur 259 · LA SOCIÉTÉ DE PADOUE · texte numérisé non relu

LA SOCIÉTÉ DE PADOUE

monde resta confondu, excepté celle pour qui était l'offense; après un sourire, que le dédain seul paraissait modérer, elle releva la conversation et la soutint avec une fécondité que son calme acheva de rendre tout à fait naturelle; ainsi se dissipa le malaise qu'avait causé l'incongruité de Daure. Dès lors je restai le seul Français reçu dans cette maison; car il est fort inutile de dire qu'aucun de mes camarades de l'état-major Solignac o'ent jamais la pensée d'y paraître, et que Daure n'y revint pas.

Cette comtesse Papa-Fava avait deux filles. L'aînée, épouse d'un comte de Policastro, qui, par parenthèse, avait traduit Télémaque en italien et en strophes de hait vers, et qui me donna un exemplaire de cet ouvrage, était belle, fort belle, mais n'était que cela; la seconde, femme charmante, dans toute l'extension et la signification que ce mot peut avoir, avait épousé un comte Dotto de Dauli, prétendant descendre de Daulus, compagnon d'Antenor,en somme garçon grand, gros, fort, on ne peut plus insignifiant et très au-dessous d'une femme comme la sienne. J'étais de la société quotidienne de ces dames, et je n'ai sans doute pas besoin d'ajouter que j'offrais surtout mes hommages à celle qui m'en semblait la plus digne. J'allai même avec son mari et elle visiter les bains de Battaglia, construction romaine, tout en marbre antique et le premier établissement thermal où je vis des baignoires placées au-dessous du niveau du sol, et dans lesquelles on descendait au moyen de marches. Pour dire la vérité entière, cette promenade avait un autre but que les bains, celui de se voir hors de Padoue où Ton ne pouvait que se voir; mais, quoi que nous pûmes faire, ce Dotto ne quitta pas sa femme plus que son ombre, et, en désespoir de cause, il fallut réaliser le prétexte pour continuer à donner le change sur le motif.

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Nous nous baignâmes donc tous, mais ce bain me fit un effet diabolique. J'avais trop de chaleur dans le sang pour supporter l'action excitantede ces eaux sulfureuses; je ne pus y tenir un quart d'heure, et, quand j'en sortis, j'étais couvert de cloches comme si j'avais été fouetté avec des orties. Ce n'était pas ce que j'attendais de ma promenade, et, ce premier moyen ayant échoué, j'eus recours à un autre.

Ce Dotto avait, à quelques lieues de Padoue, une terre, et je me fis inviter à y passer quelques jours dans l'espoir d'y être plus heureux qu'à Battaglia; ce fut encore une déception. Bâtie par ce jaloux, la terre avait deux châteaux, l'un exclusivement habité par les maîtres et par un ancien gouverneur, vieux prêtre, le plus infernal des Argus, l'autre destiné aux étrangers. Soumise de cette sorte à une double surveillance, je ne voyais ma charmante hôtesse, soit à la promenade, soit au salon, soit aux repas, qu'entre ses deux gardiens. J'avais cependant été informé par elle que, lorsque le souper venait à se prolonger, il arrivait que les deux hommes s'endormaient à table, et Dieu sait ce que je n'imaginais pas pour faire durer le dessert; enfin, le troisième et dernier jour que j'avais à passer avec eux, soutenant la conversation de manière à la faire languir le plus possible, je parvins à les assoupir, et, au moment où leur sommeil me parut assez profond, la crainte de le troubler nous détermina, sa femme et moi, à quitter la table sans bruit, â descendre dans le jardin et à gagner un bosquet d'où, tout en prenant le frais, nous pouvions ne pas les perdre de vue. Les protestations furent nécessairement très courtes, et nous touchions au port du salut, lorsque le satanique abbé rouvrit les yeux et, ne nous voyant plus, fit un tel bruit de gosier et de chaises que Dotto fut réveillé en sursaut ;

LE THÉÂTRE A t'ADOUE. IIS

Tan et l'autre se levèrent aussitôt, mais un instant nous avait suffi pour qu'on nous trouvât au milieu d'une petite pelouse qui témoignait de notre innocence assez poar ne pas avoir à craindre de reproches, pas assez pour écarter le soupçon. Je fus donc obligé de retourner dès le lendemain à Padoue, non certes sans regrets.

Deux fois par semaine, le spectacle de Padoue se terminait par une loterie, pour laquelle en arrivant on achetait ses billets à la porte et à laquelle presque tout le monde jouait. La pièce terminée, on apportait sur le devant de la scène la roue de la fortune ; on disait le nombre de billets placés, la somme que l'administration du théâtre prélevait et, d'après ce qui restait, ce que ferait gagner le premier ambe, le premier terne, le premier quaterne, le premier quine. Ces préliminaires remplis, le tirage commençait, et, dès qu'un des joueurs croyait avoir un lot, il l'annonçait. On vérifiait par appel ses numéros, et, quand on les reconnaissait exacts, on payait. Quant au quine, la manière de le proclamer consistait â crier : Tombola! mot servant à dénommer la loterie qu'on appelait la « tombola >. Ce qu'elle offrait, au reste, de plus amusant, c'était le vacarme qui résultait de la constatation des erreurs commises par ceux qui à tort croyaient avoir gagné un lot. C'étaient en effet des cris, des huées, des sifflets, des éclats de rire, dont mille voix répétant : Fiasco, achevaient de faire un effroyable charivari.

Le spectacle de Padoue me rappelle un souvenir qui trouve ici sa place. La Bertinotti y chantait, et, comme le général Brune était son protecteur déclaré, cette chanteuse célèbre et d'ailleurs véritablement jolie prit des airs; à je ne sais quel bal, elle eut l'impertinence de refuser de danser avec un des officiers de la 75* demibrigade. S'il n'avait clé question que de la chanteuse, le

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